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Ron Clarke, le dernier tour de piste

L’illustre fondeur Australien, auteur de 17 records du Monde, est décédé à l’âge de 78 ans.

Ron Clarke s’est éteint chez lui en Australie, à 78 ans. Né le 21 février 1937, il a marqué de son empreinte le demi-fond planétaire dans les sixties, en étant par exemple le premier athlète à franchir la barre des 28’ sur le 10 000 mètres.

Cité dans la Saga des Pedestrians (1), le grand Jules Ladoumègue était admiratif lorsqu’on lui annonça un soir de juin 1965 que Ron Clarke avait battu le record du Monde du 5 000 m en… 13’25’’8 : « Je suis stupéfait par la rapidité de l’évolution de l’athlétisme. D’autant que je n’ai pas oublié combien j’ai souffert, à mon époque, pour réaliser des performances qui n’ont plus aujourd’hui qu’une valeur régional. 13’25’’8 au 5 000 m ! Plus d’une minute de moins que Nurmi, qui fut mon idole…Je reste confondu. Pour moi, il n’y a pas de doute : Clarke est à classer désormais parmi les plus grands coureurs de tous les temps. Dans mon esprit, il a rejoint Elliott, qui est l’athlète que j’admire le plus ».

Ce record du Monde du 5 000 m était la propriété du Soviétique Vladimir Kuts, depuis 1957 (13’35’’00). Début 65, Ron Clarke le battit une première fois, 13’34’’8, puis signa 13’33’’6, avant de réaliser le 4 juin 1965 à Los Angeles 13’25’’8.

« Un briseur de records, mais non un vainqueur »

Le 30 juin, le « 5 000 m du siècle » -ainsi nommé par les quotidiens L’Equipe et France-Soir, réunit à Helsinki ce qui se fait de mieux dans la planète demi-fond, hormis l’Allemand Norpoth (Michel Jazy, Ron Clarke, le champion olympique du 10 000 m 1964 Bill Mills, le champion olympique du 5 000 m 1964 Bob Schul). L’objectif est de battre ce record du Monde. Michel Jazy, qui avait programmé ses vacances, a refusé dans un premier temps de venir, avant d’accepter face à l’offre alléchante de l’organisateur (2).

« Ça été une grande course.  On était largement sur les bases du record du Monde avec Ron Clarke, pendant 4 000 m » nous disait en mars le vice-champion olympique du 1 500 m de Rome (2). « Mais il y avait une ombre derrière nous, et on ne savait pas qui s’était. D’un seul coup, Ron Clarke a baissé de rythme, c’était à son tour de prendre le relais. Il ne voulait pas emmener quelqu’un d’autre. J’ai attendu que quelqu’un m’attaque. J’avais en mémoire que j’avais attaqué trop tôt aux Jeux Olympiques de Tokyo. J’ai attendu que quelqu’un bouge. Ron Clarke n’a pas bougé, et c’est Keino qui m’attaque. Je ne savais pas qui était ce Monsieur (ensuite champion olympique du 1 500 m en 1968 et du 3 000 m steeple en 1972, ndlr). Je l’ai su à la fin de la course car j’ai regardé des images de Tokyo. Et on me dit que c’est un redoutable finisseur ».

Le 5 000 m du siècle. De gauche à droite : Ron Clarke, Billy Mills, Peter Snell, Michel Jazy et Bob Schul.

Le 5 000 m du siècle. De gauche à droite : Ron Clarke, Billy Mills, Peter Snell, Michel Jazy et Bob Schul.

Finalement, Michel Jazy l’emporte au sprint en 13’27’’6, s’adjuge le record d’Europe, et échoue à deux petites secondes d’un record du Monde que Ron Clarke portera à 13’16’’6 le 5 juillet 1966 !

La (double) cicatrice Mexico 68

Moins de deux semaines après ce « 5 000 m du siècle » à Helsinki, Ron Clarke fera rentrer le demi-fond dans une nouvelle dimension, en explosant la meilleure marque du 10 000 mètres, réalisant le 14 juillet 1965 27’39’’4 (soit 35 secondes de mieux que le précédent record, qui était aussi le sien, 28’15’’6 en 1964) !

« Ce record du 10 000 m’a vraiment, vraiment marqué » souligne Michel Jazy, qui avoue avoir « pris un grand coup sur la cafetière » en apprenant la mort de l’Australien.

Avaleurs de tours endiablés, Ron Clarke, qui à 19 ans alluma la flamme olympique lors de la cérémonie d’ouverture des JO de Melbourne en 1956, n’eut pas le palmarès que ses moult records laissaient supposer. « Un briseur de records, mais non un vainqueur ». Grand favori du 10 000 m des Jeux de Tokyo en 1964, il termina finalement avec la médaille de bronze, sa seule récompense olympique (Emil Zatopek lui offrit après sa carrière sa médaille d’or olympique glanée sur le 10 000 m aux Jeux de 1952 : « Prenez-en soin, vous le méritez » lui avait dit le quadruple champion olympique Tchécoslovaque).

« Quand j’ai vu mon grand copain Ron Clarke terminer sous la tente à oxygène quatre fois… »

Car quatre ans plus tard, à Mexico, il fallut courir à 2 200 m d’altitude, une grande injustice pour de nombreux athlètes. Ce que refusa de faire Michel Jazy, qui s’était rendu sur place en tant que consultant, et qui s’était justement remémoré dans l’interview qu’il nous avait donnée, plein d’empathie avec l’Australien  (2) : « Quand j’ai vu mon grand copain Ron Clarke terminer sous la tente à oxygène quatre fois car il avait fait le 5 000 et le 10 000, ça m’a beaucoup attristé ». Au bout de lui-même, Ron Clarke avait pris la 5e place du 5 000, et la 6e du 10 000 m.

Clarke découvrit quelques années plus tard que ces JO de Mexico avaient eu des effets dévastateurs sur sa santé puisqu’il devait vivre avec une pathologie cardiaque l’obligeant à prendre quotidiennement des médicaments.

En 1956, aux championnats nationaux sur 1 500 m, Ron Clarke tombe, et son rival John Landy le percute involontairement. Ce dernier l’attend avant d’aller chercher le titre. « C’était un athlète remarquable, pas seulement parce qu’il a battu des records mais parce qu’il a vraiment montré au monde ce qui était possible en course à pied » a souligné John Landy

 

Par la suite, l’Australien fut un businessman et un auteur à succès, avant d’embrasser une carrière de politique. Il fut en effet élu maire de Gold Coast (ville de plus de 500 000 habitants dans le Queensland, le long de la côte Pacifique) en 2004, deux mandats durant, et fut l’un des artisans de la victoire de Gold Coast pour accueillir les Jeux du Commonwealth en 2018.

« Il était d’une gentillesse ! »

Lors du mile anniversaire organisé en l’honneur de Michel Jazy et de ses acolytes il y a une dizaine de jours à Rennes (lire ici),  Ron Clarke fut évidemment évoqué. Coïncidence ou pas, le photographe de L’Equipe Magazine Bernard Le Bars avait transmis le bonjour à Michel Jazy and co de la part de Ron Clarke, qu’il avait rencontré début 2012 à Gold Coast. « Il était alors maire et avait beaucoup de responsabilités et de soucis politiques » se souvient Bernard Le Bars. « Il était d’une gentillesse ! Avec de belles valeurs sportives. Il m’avait raconté plein d’anecdotes. C’était un mec génial ».

« Je ne m’y attendais pas. J’avais reçu toutes ses amitiés il y a 15 jours. J’ai dit au photographe de L’Equipe de lui rappeler, s’il le voyait un jour, tous les bons moments passés ensemble, et que je continuais à l’aimer beaucoup » témoigne Michel Jazy, très peiné. « Ron Clarke, ce sont des moments exceptionnels dans ma carrière sportive et dans ma vie tout court. Je l’ai aussi reçu chez moi. Il était très fort au train, mais il était vulnérable au sprint. Mais je garde en mémoire son esprit sportif. C’était un gentleman, avec un grand fair play. C’était quelqu’un que j’aurais aimé connaître un peu plus si j’avais mieux parlé l’anglais ».

Ces dernières années, la santé de Ron Clarke s’était degradée. Après Alain Mimoun il y a presque deux ans jour pour jour, c’est une autre légende de la course à pied qui s’est éteinte…

(1) Les Géants de la course à pied, La Saga des Pedestrians Tome 2, Noël Tamini.

(2) A lire dans la longue interview de Michel Jazy parue dans le dernier VO2 Run, actuellement en kiosque (et disponible en ligne ici), cinquante après son mois de juin 1965 prolifique.