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Romain Barras : « revenir à une vie où la douleur n’était plus présente »

Romain Barras, qui a stoppé le décathlon au Décastar à Talence à mi-parcours (les résultats ici), raconte ses années galères et son retour au haut niveau.

Romain Barras revient de loin. Une pubalgie plus que tenace, enfin résorbée, puis les ischios et les mollets qui vocifèrent : le champion d’Europe 2010 du décathlon, 35 ans aujourd’hui, fut tout proche de stopper sa carrière en cette année 2015.

La blessure, le véritable chancre du sportif de haut niveau. A fortiori quand elle vous colle aux pointes telle la magnésie. A la sempiternelle douleur physique s’est muée, au fur et à mesure, une indicible et pernicieuse frustration : comment, à l’entraînement, jongler entre les perpétuelles douleurs ? Où placer le curseur entre l’impérieuse nécessité de s’entraîner pour être performant, et écouter son corps, pour le préserver. « C’est dur, dur, dur » souffle Romain Barras, peut-être un brin lassé, mais déterminé à rallier Rio et les Jeux Olympiques à l’été prochain.

Il doit y avoir forcément de la frustration de ne pas terminer ce Décastar ?

Effectivement, il y a de la frustration car c’est toujours embêtant de ne pas finir un décathlon. Après, je pense que j’ai eu la sagesse de m’arrêter (après la hauteur et avant le 400 m, samedi, ndlr). J’ai eu une contracture au mollet. Et je n’avais pas grand-chose à gagner à part me faire plus mal. Il y avait cette volonté de terminer et de la volonté de faire le plus possible à Talence, mais en même temps la perspective de reprendre assez rapidement l’entraînement tôt pour l’année prochaine.

De quand datent vos premiers problèmes physiques ?

J’ai eu une pubalgie qui a commencé fin 2010. Je ne m’en suis pas sorti avant 2014. ça a commencé à aller mieux l’année dernière mais ce sont les ischios qui ont pété. Et cette année, je suis en délicatesse avec les mollets.

« C’était trop de frustration et plus assez de joie, de plaisir pris à l’entraînement »

Vous avez vraiment envisagé de stopper votre carrière cette année ?

J’étais enfin revenu de la pubalgie, je n’avais plus mal, mais par contre j’avais toujours les mollets qui pétaient régulièrement : cinq fois entre février et mai. C’était trop de frustration et plus assez de joie, de plaisir pris à l’entraînement. Oui, j’avais envisagé d’arrêter.

C’est dû à quoi ? L’accumulation des années d’entraînement ?

Peut-être que c’est dû aux nombreuses heures d’entraînement que j’ai effectuées. Ou alors à d’autres soucis. Je n’ai pas encore vraiment trouvé la solution pour régler ces mollets. Il y a certainement une usure du corps, ça s’est sûr. Comme il y a une usure du corps pour la pubalgie. Il y a là aussi certainement une clé à trouver pour les mollets.

La joie à Barcelone en 2010 à l'occasion de son titre européen (Photo Gilles Bertrand)

La joie à Barcelone en 2010 à l’occasion de son titre européen (Photo Gilles Bertrand)

Comment êtes-vous parvenu à rebondir le 7 juin dernier, avec ce premier déca bouclé depuis les Mondiaux de Daegu en 2011, avec 8001 points ?

Mon corps m’a laissé tranquille. J’ai pu préparer Lunel de façon assez courte – trois semaines- mais correcte. Le décathlon est passé, je me suis qualifié pour la coupe d’Europe – çà m’a fait encore un mois d’entraînement. Ça s’est à nouveau bien passé  (à Aubagne, le 4 juillet, 8 007 points). Maintenant, il faut que je puisse faire 8-10 mois d’entraînement d’affilée sans trop de blessure, en sachant m’écouter, en faisant les bonnes à l’entraînement et on pourra envisager quelque chose de sympa.

Il devait y avoir des épreuves où vous manquer beaucoup d’entraînement ?

C’était surtout le 400 et le 1 500 car je n’ai pas pu beaucoup courir. Ça se paie cash. Je suis pratiquement à deux secondes de mon record sur 400 (à Lunel, 50’’20 et 50’’01 à Aubagne ; record : 48’’21 en 2006), et sur 1 500 (à Lunel : 4’37’’07 et 4’33’’62 à Aubagne ; record à 4’20’’90 en 2009). J’aimerais m’entraîner régulièrement pour regagner pas loin de cent points sur ces deux épreuves l’année prochaine.

« Déjà une très grande victoire de refaire un décathlon entier et correct »

A Lunel, quels sentiments ont prédominé ? Avant tout du soulagement ?

C’était un soulagement car je savais que si je refaisais un décathlon en entier avec un total correct, ça voulait dire que j’étais guéri de ma pubalgie. C’était déjà une très grande victoire. Et forcément, refaire 8 000 points, c’est pour beaucoup le retour à haut niveau. Çà montre à beaucoup de personnes qui m’avaient peut-être enterré ou qui pensaient que c’était peut-être un peu stupide de m’entêter que j’ai eu raison. Que je suis revenu à haut niveau et parce que j’ai réussi à vaincre cette pubalgie qui m’a pourri la vie pendant 3-4 ans.

Psychologiquement, qu’est ce qui vous a fait tenir durant ces longs mois ?

Au-delà du fait de revenir à haut niveau, il y avait vraiment l’envie de revenir à une vie où la douleur n’était plus présente au quotidien. Et ça passait par une reconquête du haut niveau pour vivre mieux après la vie de tous les jours. C’est ça qui me faisait aussi tenir. Après, on est aujourd’hui à un an des Jeux, et j’ai envie de continuer car ça serait sympa de finir à Rio.

« Quand je me retournerai à 50 ans, je me dirais : “J’ai essayé“ »

Vous pendez-être capable de tenir physiquement une grosse prépa en vue de Rio?

Si je ne le pensais pas, je ne le ferai pas. Mais le sport de haut niveau,  c’est ingrat et énormément de choses peuvent se passer en dix-douze mois : je suis aujourd’hui bien placé pour savoir que c’est ingrat. Je vais tout mettre en place, en m’entourant comme je me suis toujours entouré, pour que ça se passe au mieux. Mais quand je me retournerai à 50 ans, je me dirais : “J’ai essayé“. Je ne me dirais pas : “Ah, j’aurais pu essayer“. Oui, ça aurait pu être un regret. C’est pour çà que je ne veux pas arrêter. Si je n’y arrive pas ou que je ne suis pas capable de le faire, beh j’aurai essayé.

Vous êtes consultant sur beIn Sports. C’est un début de reconversion ?

Ma reconversion n’est pas réellement là-dedans. Je suis prof d’EPS de formation et je travaille pour l’UFR STAPS de Montpellier, et le président de la faculté me détache à mi-temps pour pouvoir m’entrainer.

Après, beIn Sports, c’est encore une corde à mon arc. Je travaille avec eux depuis 2012. Ils ont les droits sur l’athlé (les meetings de la Ligue de Diamant, ndlr), c’est une équipe qui marche bien avec Renaud Longuèvre, Mehdi Baala et Samyr Hamoudi. Tant que ça fonctionne, on continue.

L’œil de Jean-Yves Cochand, l’entraîneur :

« Je ne suis pas surpris par ses performances à Lunel et Aubagne. Ça m’a conforté dans l’estime que je lui porte. C’est un mec qui aurait pu arrêter vingt, trente fois. Moi-même, je lui avais dit : “Arrête de te faire mal, pense à ta vie d’homme“. Il a continué, il s’est soigné, il n’a jamais arrêté de s’entraîner. La fenêtre s’est ouverte. Il n’avait pas de douleur et on est allés faire un déca comme çà, seuls, aux régionaux à Lunel. Il se met au départ, il fait le meilleur temps de sa vie sur 100 m, avec un peu trop de vent (10 »99 ; +2.8). ça s’est enchaîné comme çà, c’est génial. Il fait 8 000. C’était énorme, quoi. ça ne m’a pas surprise car avec le passé qu’il a, la connaissance technique qu’il a, c’était obligé que çà fasse un total dans ces eaux-là.

Il chope du coup la coupe d’Europe, ce qu’on n’aurait pas imaginé cette année. Avec un tout petit peu plus de réussite, il aurait pu faire les minima pour aller à Pékin.

Qu’est ce qui fait qu’il n’a pas lâché ? Ce qui a fait qu’il a été champion d’Europe. C’est un gars qui a commencé l’athlé avec des qualités très moyennes. Il était 18e junior français. Ce n’est pas Kévin (Mayer) qui est champion du Monde junior. Mais à force de boulot, d’abnégation, il a gravi les échelons. On lui aurait dit dix ans avant qu’il aurait été un jour champion d’Europe, il ne l’aurait jamais cru.

Jean-Yves Cochand (Photo Q.G)

Jean-Yves Cochand (Photo Q.G)

La pubalgie, c’est très très spécial et vicieux. L’erreur qu’on a faîte, c’est que je lui avais proposé une fois en 2011 de faire une saison blanche. Mais quand tu viens d’être champion d’Europe, tu as envie de te montrer, de monnayer…Il n’a pas accepté et je le comprends. On aurait su tout ce que çà aurait engendré pendant trois ans, je lui interdisais de faire une saison. Mais on ne pouvait pas savoir.

Pour Rio, il faudra être très prudent, ne pas vouloir en faire plus car c’est une année olympique et parce qu’il y aura trois-quatre mecs pour jouer la qualif (Kévin Mayer, Bastien Auzeil, Florian Geffrouais, Gaël Quérin). Il a fait 8 000 avec un mois de tranquillité. Il faut aller chercher 200 points sur trois, quatre mois de tranquillité et ne pas vouloir en faire plus. »

Photo de une : Romain Barras a assisté en spectateur à la deuxième journée du Décastar à Talence.