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Rénelle Lamote, la finale mondiale vue de l’intérieur

Bien que 8e et dernière, Rénelle Lamote a fait montre à 21 ans de son aplomb, à l’occasion de sa première finale mondiale sur 800 m aux Mondiaux à Pékin. Récit de cette finale de l’intérieur, avec son coach Thierry Choffin.

Les deux étages (le troisième est fermé) du Nid d’Oiseau dégueulent de spectateurs. Le concours de hauteur s’intensifie, et de régulières clameurs s’élèvent des tribunes. L’atmosphère est particulièrement moite. Au deuxième étape, pile en face de la ligne du 600 mètres, Thierry Choffin trépigne. Le coach de Rénelle Lamote se trouve entre le médecin des équipes de France, Jean-Michel Serra, et Philippe Dupont, manager du demi-fond national.

Pour lui aussi, cette finale est une première. « Je suis un peu tendu » sourit-il. Mais ça ne se voit pas. Et son athlète est dans quel état d’esprit ? Il vient de la quitter sur le stade d’échauffement il y a une quinzaine de minutes. « C’est la première qui y est entrée. Elle est un peu inquiète de ne pas maîtriser le truc ». Anxieux de ne pas pouvoir appliquer les consignes. En fait, elle était sereine. La pression, « c’était juste lors des sériesLà, la gestion de mon stress était vraiment parfaite ».

Retour aux consignes. Lesquelles, d’ailleurs ? « Il faut qu’elle soit toujours bien placée ». Un silence. « C’est une sacrée tactique » se marre t-il, avant de développer. « Il ne faut pas qu’elle mène, mais qu’elle soit dans les bonnes places : 3-4e au 400 m ; 2-3e aux 500 m ». Il faut qu’elle soit actrice. « Tu ne peux pas dire : “c’est une finale, c’est top“. Il faut la jouer. Il n’y en aura peut-être pas cinquante ».

Lui vient alors une anecdote. « En 2012, elle avait fait ses premiers France Elite alors qu’elle était junior. Elle avait attaqué aux 400 m les (Linda) Marguet, (Elodie) Guégan etc…Elle avait craqué et avait terminé 7e en 2’07’’ (8e en 2’08’’08 en fait, ndlr). Je lui avais dit : “Ce n’est pas grave, tu as essayé“. Là, c’est un peu pareil ».

Thierry Choffin (Photo Capture d'écran Arnaud Choisy - FFA)

Thierry Choffin (Photo Capture d’écran Arnaud Choisy – FFA)

Moins de cinq minutes. L’ancien sprinteur (lire ici) savoure. « Oui, c’est top d’être là. Ça va vite…On a rempli tous les objectifs que l’on s’était fixés en début d’année ». Rénelle Lamote est la première à sortir des entrailles du Nid d’Oiseau. Présentation des athlètes. Au couloir 2, la Française est la première à apparaître sur les écrans géants. Thierry Choffin immortalise l’instant.

Les visages défilent. Melissa Bishop apparaît. « Elle sort d’où ? » questionne t-il. La Canadienne a retranché deux secondes à son record perso en demies (1’57’’52 contre 1’59’’52), presque comme la Marocaine Rababe Arafi (1’58’’55 contre 2’00’’37). Lamote elle-même a gagné cinq dixièmes (1’58’’86 contre 1’59’’39).

C’est que les demi-finales ont été d’une densité exceptionnelle. 16 athlètes, 10 records persos battus ! Elles furent fatales à Sifan Hassan, éliminée avec un chrono de 1’58’’50 (pourtant son record personnel), tout comme la championne d’Europe Sélina Büchel. La championne d’Europe espoir arrive donc avec le 8e chrono des engagées.

19h15’. « ça part bien ». Rénelle Lamote prend la roue de la Kényane Eunice Sum, leader du bilan mondial. « Ecarte toi ! » souffle Thierry Choffin. Vingt mètres plus bas, Rénelle Lamote semble l’entendre, et se place à l’extérieur de Sum, évitant ainsi de se faire enfermer. 27’’13 aux 200 m, c’est parti fort.

« Aux 600, je me voyais championne du Monde ! »

La sociétaire de l’Athlé Sud 77 est dans le match. 5e dans la ligne opposée. Elle déborde pour se replacer. La cloche. « 3-4e au 400 m » avait-dit, rappelez-vous, Thierry Choffin. L’excitation monte. Et si ? 600 m, 3e position. Les consignes sont respectées à la lettre. La ligne d’arrivée se profile. « Il faudra faire une dernière ligne droite de la mort dont elle a le secret » avait glissé le coach la veille.

Mais la foulée se heurte. Le lactique monte. Rénelle Lamote se fait déborder par la meute. « J’étais au maximum. Je ne pouvais pas aller plus vite ».

8e en 1’59’’70. Le troisième chrono de sa carrière, trois jours après une série en 2’00’’20 et deux jours après avoir battu son record perso. Rien à se reprocher. « Je suis déçue de terminer dernière. Mais quand j’ai vu le chrono, je me suis dit que j’avais couru à mon niveau. On ne se rend pas compte dans la course : j’avais l’impression d’avoir fait 2’01’’, 2’02’’. Çà n’est pas passé mais j’y ai cru jusqu’aux 600. Je me voyais déjà championne du Monde ! Mais elles sont tellement fortes ».

Sans oublier que la course s’est courue deux temps : un gros premier 200, avant un ralentissement et un gros dernier tour : 27’’13 – 59’’08 (31’’95) – 1’28’’87 (29’’79) – 1’58’’04 (29’’17).

La vidéo de la course :

Thierry Choffin analyse : « Je suis forcément un peu déçu, mais elle fait 700 mètres comme elle doit les faire. Elle peut être satisfaite. Elle manque d’expérience, de solidité sur une troisième course en grand championnat. Physiquement, elle n’avait pas les moyens de tenir. Elle a eu la bonne attitude ».

« Avant la course, on m’avait tellement dit : « tout le monde a mal, tout le monde souffre ». J’étais tellement positive, et même si je sentais à l’échauffement que j’avais les jambes chargées, je me suis dit que ça allait le faire. Mais en fait non ».

Que d’expérience accumulée

 

En quatre jours, que d’expérience accumulée : l’appréhension et la gestion des séries, une demie rondement menée, devant aux avant-postes, et une finale dans une toute autre configuration, où il faut mettre un (voire deux) coude(s), faire preuve d’assurance pour conserver sa position, dans un contexte qui ne peut pas être plus relevé. Et qui représentait jusqu’alors la pierre d’achoppement dans la palette de Rénelle Lamote.

« C’est une course qui va lui faire du bien pour savoir se placer dans les prochains grands rendez-vous » souligne Thierry Choffin. « Je pense que cette demi-finale a été un déclic. On pensait que si je passais en finale,  ça serait ultra chaud, dans une course ultra tendue où j’aurais terminé 4e et où je serais passée au temps. Passer à la place (sans jeu de mot pour sa coéquipière !  ndlr) a été quelque chose de magnifique. Je suis contente d’avoir vécu cette finale. Ça n’a rien à voir, ce n’est pas comme les meetings. Des courses comme çà, nerveuses, rapides, au 3e tour, je ne connaissais pas. Le seul regret que j’ai, c’est d’avoir fait 8e. Enfin non, dernière. Mais je pense que je n’avais pas le niveau pour faire mieux aujourd’hui ».

Thierry Choffin et Jean-Michel Serra

Thierry Choffin et Jean-Michel Serra  (Photo Capture d’écran Arnaud Choisy – FFA)

Les chaudes larmes essuyées l’année dernière à Zurich (lire ici) ne sont qu’un lointain souvenir. Tout comme sa première sélection senior il n’y a même pas deux ans aux Jeux de la Francophonie. Le Nikaia à Nice. Le Nid d’Oiseau  à Pékin. 24 mois et tant de chemin parcouru. Et encore tant à  faire…Car Rénelle Lamote n’a que 21 ans.

15th IAAF World Athletics Championships Beijing 2015 - Day Eight

© Getty Images for IAAF

 

Le podium s’est joué dans un mouchoir de poche. La Bélarusse Marina Arzamasova est devenue championne du Monde, en 1’58’’03, devant la Canadienne Mélissa Bishop (1’58’’12), qui a donc confirmé son incroyable demi-finale, et Eunice Sum (1’58’’18).

Les résultats : cliquez-ici.

Photo de une : Rénelle Lamote en demi-finale jeudi (Photo de une : © Getty Images for IAAF)