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Championnats d’Europe : Pierre-Ambroise Bosse, la claque analysée avec lucidité

Troisième à Helsinki il y a deux ans, il n’est pas (encore ?) le premier Français champion d’Europe sur le double tour de piste. Le Polonais Adam Kszczot, connu pour ses finishs dévastateurs, en a une nouvelle fois fait montre pour s’octroyer son premier titre européen. Il succède au Russe Yuriy Borzakowski.

Tout se passait comme prévu. Et puis plus rien. Coupure d’électricité. Black-out. A 120 mètres de la ligne, Pierre-Ambroise Bosse vient de débrancher. Adam Kszczot le passe en injection dans le jargon des aficionados du cyclisme: il prend sa roue, et déboite à une vitesse grand V pour glaner son premier titre continental. Les championnats, c’est n’est pas la même affaire que les meetings? Certes, mais Pierre-Ambroise Bosse présentait un bilan immaculé en championnats: finaliste mondial junior (8e, Moncton 2010), champion d’Europe juniors (Tallinn 2011), champion d’Europe espoirs (Tampere 2013), il a également fait ses classes chez les seniors, demi-finaliste olympique puis finaliste mondial l’an passé à Moscou dans l’un des épreuves les plus denses.

Mais là, l’attente n’étais pas la même.Cette saison, le Gujanais a pris une nouvelle dimension, à la bagarre pour la victoire en Diamond League. Et puis surtout à Monaco quelques jours après des championnats de France maîtrisés sans sourciller. Son record de France (1’42’’53) le propulse au deuxième rang mondial et en fait le grand favori de ses championnats d’Europe. Il maîtrise avec a-propos séries et demi-finale.

«J’ai compris avant la course ce qui allait se passer»

Vient le jour J, l’heure H. 19h55. Certains spectateurs Français se font entendre. Pierre-Ambroise Bosse est «focus», et l’ovation qui s’élève des tribunes à l’évocation de son nom ne le fait pas dévier de sa concentration. Nous voilà rassurés: nous ne sommes pas au stade de France où les éléments extérieurs lui avaient quelque peu fait perdre le fil, même s’il avait couru en 1’44’’53.

«J’ai compris avant la course ce qui allait se passer. J’étais sûrement le seul. J’ai vu une tâche de pisse dans mon caleçon avant de partir. Il y avait beaucoup de pression négative qui s’est retranscrite comme une tachycardie. Ridicule. Je pensais que ça ne m’arriverait plus jamais. C’est pour ça que j’ai fait signe au starter avant de partir, car j’avais presque du mal à respirer. J’essayais de contrôler ça au maximum car c’est inconscient. J’ai essayé d’intériorisé ce qu’il se passe dans mon corps» expliqua t-il après-coup.

Premier 100 mètres, les Polonais sont aux avant-postes. Le natif de Nantes fait l’effort, et passe en tête, comme il l’avait expliqué dans le dernier VO2 Mag, à l’issue des championnats de France à Reims. A l’instar de David Rudisha, une seule tactique lui sied: partir devant, éviter les bousculades, et asphyxier son monde. Sauf qu’il était presque asphyxié lui-même, avant même de partir…

«Ça arrive quinze secondes avant le départ. J’ai enlevé ma veste, et c’est bon, c’était terminé». 24’’5 aux 200 mètres, il est pourtant sur les bons rails. 400 mètres en moins de 51’’ (50’’97), tout roule. La mécanique est rôdée, connue, répétée maintes fois lors de séances d’entraînement au carton. Le moteur est de grosse cylindrée, il a en sous le capot, il l’a prouvé. 500 mètres, Marcin Lewandowski, qui le suivait comme son ombre, cède un mètre, puis un mètre cinquante dans la ligne opposée.

Pierre-Ambroise Bosse est parti chercher son premier titre international chez les seniors, le premier sur le 800 mètres pour un Français dans l’histoire des Europe. 1’17’’24 aux 600 mètres. Voyant orange, le Gujanais vient de courir son 200 mètres en 27’’27, il ralentit, c’est indéniable. «J’ai regardé la caméra aux 600 m. Je me suis dit: “putain, avec ce qu’il se passe, je vais quand même gagner, je n’en reviens pas“ ».

Casse moteur

Dans le rétro, Adam Kszczot déborde son compatriote, et déboule. Les deux sangsues polonaises sont bel et bien collantes. Un peu trop, même. Ça tient toujours. Ça va le faire! Et puis, à l’entame de la dernière ligne droite, casse moteur, à l’image des Formule 1 qui stoppent leur course, monoplace fumante, sur le bas côté. L’impensable arrive. Le bruit de la foule est éloquent. Un «oohhh» qui marque la stupéfaction du Letzigrund, fin connaisseur des choses athlétiques.

Bosse voit Kszczot le dépasser. En demies, il regardait derrière pour contrôler. Cette fois-ci, il regarde devant et voit la meute le supplanter. Un par un. Le calice jusqu’à la lie. C’est cruel. On souffre pour lui. Il n’y aura même pas de médaille. Il franchit la ligne, 8e et dernier (!!) en 1’46’’55, plus de deux secondes derrière Adam Kszczot (1’44’’15), Marcin Lewandowski (1’44’’89) et Mark English, contrairement à ce que son nom indique (1’45’’03). L’élève de Bruno Gajer s’agenouille après la ligne, interloqué. Il met du temps à monter en zone mixte. C’est normal, il vomit.

«J’ai flippé comme un cadet qui se retrouve avec les grands. Les mecs, je les ai tous battus. Je n’avais pas peur d’eux. Peut-être que j’avais peur des gens qui me soutenaient ou de cette médaille d’or.Il y a deux choses : peut-être que je me suis senti plus fort que je ne l’étais en réalité. L’enchaînement des tours était peut-être aussi très dur pour moi» poursuit-il en zone mixte. Il ne paraît pas déçu, du moins extérieurement, «frustré» comme il le dit.

Il raconte ses sensations, tente d’analyser avec lucidité ce qu’il s’est passé. «Ce sont des choses qui ne mettaient pas arrivées depuis longtemps. La dernière fois, c’était à Bordeaux (janvier 2011), quand j’étais revenu après être entré à l’INSEP (en septembre 2010). J’avais fait 1’59’’ (il revenait des Monde juniors). Je n’avais pas eu de tachycardie depuis ce jour là. C’est le cœur qui bat à 220 moins l’âge, au lieu de 100 pulsations par minute. Et je me rappelle avoir eu énormément de pression. Pareil que là. Ça fait une grosse dose d’humilité».

Peut-être en a-t-il manqué un peu? La pression était-elle trop forte? «Non, pas du tout, ce n’est pas son style. Il peut être fantasque mais ce n’est pas un frimeur. Il respecte ses adversaires» réfute Bruno Gajer. «Les trois tours? Je pense qu’il était plus prêt que l’an dernier. Il fait 1’44’’70 à Moscou(1’44’’79 en finale) ». «J’étais attendu médiatiquement, j’étais attendu par de nombreuses personnes, que ce soit dans mon entourage ou pas. On tient ou on ne tient pas la pression. Là, j’en étais loin» conclut Pierre-Ambroise Bosse. Il en reviendra plus fort, assurément.