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Course Eiffage du Viaduc de Millau : la course des bénévoles

La Course Eiffage du Viaduc de Millau, tout comme le sont les Templiers, c’est ce mélange particulier et subtil d’une organisation qui amalgame professionnalisme et associatif.

Un jeune immigré tchéchène qui pose les barrières, un ex-géologue en chef d’équipe le temps d’un week end, des retraités de la banque, de la SNCF, de la police, de l’EDF, tous aussi estampillés 100% bénévoles, un clerc de notaire qui pose les oriflammes avec un soin d’orpailleur, le Parc de la Victoire grouille de ce petit monde qui les manches retroussées, construit ce grand stade de plein air. Ils sont pour certains dans la boucle depuis 20 ans, c’est le cas de Jean Pierre comptant dix neuf Templiers, trois Viaduc, treize Aubrac et une Piste des Seigneurs qu’il ne cesse de regretter : « Ah quelle ambiance au château de St Beauzély », répétait-il hier encore !

Depuis trois jours, il mesure, il arpente, il surveille, il décompte des kilos avec des tonnes et des mètres cube. Les équations, ça lui connait. Alain quant à lui ne quitte jamais son sac à dos jaune encore flocké « endurance ». Lui aussi connaît les rituels, aller chercher les fleurs chez le pépiniéristes, conduire le camion et empiler les caisses de bananes. Entre deux caisses, pour relâcher son dos qui le fait souffrir, il ne manque pas de raconter une anecdote, lui le spécialiste des arbres généalogiques pour expliquer le tonton de la grand-mère, de la belle-mère. Cette nébuleuse totalement improbable réunit ainsi hommes et femmes qui n’ont pourtant rien en commun. Parfois aux idées diamétralement opposées.

Tenez, il ne faut pas lancer le débat sur le gaz de schiste en plein repas, sinon Jean Pierre le géologue et Philippe se chauffe l’ancien cadre SNCF, sur le bien fondé de cette source d’énergie. On en rigole mais lorsque l’on décide des plans de table, ils sont chacun à un coin opposé. Pourtant, l’organisation pourrait avoir l’homme de la situation, Jean Marie, ancien commissaire qui la retraite venue est passé pro du panneau avec son compère, un autre Jean Marie un ex EDF qui derrière ses moustaches planque un humour presque british teinté d’un accent patois à couper au couteau…de Laguiole bien sûr. Telle est la France qui organise, des couples, Pierre et Jeanine, des familles entières comme celle des Pintre, Gaby en solo, Lionel, Momo et Balou et la dream team, la France d’en bas qui réalise de grands rêves et qui ose relever des défis parfois incompris.Car il faut se battre pour imposer de tels projets qui reçoivent autant d’approbations que de critiques même si la ville de Millau est passée maître dans l’art d’organiser, d’entreprendre dans un domaine, l’événementiel, encore insuffisamment mal jugé comme secteur majeur de développement économique.

La course leur appartient

Ces bénévoles, peu sont engagés en politique, l’ont pourtant compris. Sans études, sans diplômes, juste une conviction profonde que l’on peut inverser les tendances du marasme ambiant, que l’on botter le cul à la dépression qui donne la migraine à une ville qui ne voit son salut d’à travers la construction d’un centre commercial. La Course Eiffage du Viaduc de Millau leur appartient, une richesse intérieure, qui nourrit le quotidien de ces bénévoles qui ont bien plus que de la « bonne volonté » à offrir.

Ils ne sont pas sur les podiums, très peu seront sur le Viaduc, ils sont dans l’ombre, comme les 800 autres, grande armée de fourmis intégrée à l’organisation générale de cette épreuve. 35 associations fédérées autour d’un projet qui donne du souffle à cette ville. Des citoyens engagés dans une autre politique, celle qui donne du sens au quotidien, dans la vie de leur club, de leur assos, dans leur vie personnelle. La Course Eiffage du Viaduc de Millau, ce n’est pas une compétition, ce n’est plus une course, c’est un instant de vie, une grosse tranche de cake avec des fruits confis qu’il faut savourer lentement.

Pour calmer le stress d’avant course qui envahit les nuits de sommeil de chacun, quelque soit la mission, l’engagement, l’envie de bien faire, la peur d’oublier. Il n’y a plus de place pour les rêves, les fantasmes. Les listes défilent, les ordres se télescopent aux fiches, aux numéros de téléphones, à faire et déjà fait. Des nuits en rotation à chercher un sommeil rongé, miné. Ces bénévoles, ils ne traverseront pas le Viaduc. Pas grave, leur fierté est ailleurs. Leur liberté aussi !