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Morhad Amdouni : « J’attendais ce titre depuis longtemps »

Le fondeur est devenu le premier Français champion d’Europe sur le 10 000 mètres.

Mieux que Mimoun. Un seul Français (chez les hommes) était monté sur un podium continental sur 10 000 mètres, dans la longue histoire des championnats d’Europe. Alain Mimoun, 2e en 1950 donc, à l’orée d’une carrière florissante.

Celle de Morhad Amdouni est déjà bien entamée, lui qui vient tout juste de franchir le cap des trente ans.

Amdouni, c’est l’histoire d’un talent (très) précoce. Il y a neuf ans…à Berlin déjà, il était en lice sur le 5 000 m aux championnats du Monde. Bardé de deux chronos démentiels : 13’14’’19 sur 5 000 m et 7’37’’50 sur 3 000 m, le second toujours record d’Europe espoir.

Blessures et renaissances

La suite ? Un va-et-vient récurrent entre (longs) passages à l’infirmerie et retours fracassants sur le devant de la scène.

Tendon, genou, et avouons-le, parfois on ne savait plus trop.

« Je touche du bois. Ça fait un mois et demi qu’il n’a pas de pépins » nous racontait ainsi son ancien coach Jean-Claude Vollmer en mai 2015 après une victoire sur 1 500 m, trois ans et demi après sa dernière apparition en compétition sur la piste.

Une énième réapparition, suivie d’un nouveau retour de flamme, à l’instar de ces 13’11’’18 claqués sur 5 000 m (en indoor s’il vous plaît). C’était en février 2017. Derrière, frigo pendant une année et un impressionnant titre de champion de France cet hiver dans le cloaque de Plouay.

Dans la foulée, cet été, il claque 27’36’’80 à la coupe d’Europe du 10 000 mètres en dynamitant la course, puis 13’19’’93 sur 5 000 mètres le 10 juin à Stockholm.

Une préparation amputée

Une deuxième perf européenne sur les 25 tours de piste qui laissait présager du meilleur. Sauf que la natif de Porto-Vecchio a derechef été freiné par « ses problèmes de bassins entre mi-juin et mi-juillet » dixit Philippe Dupont (ce qui a provoqué une « élongation, voire une petite déchirure de stade 2 » à l’ischio), qui l’entraîne depuis septembre 2015 –et qui le côtoie quotidiennement ou presque depuis que l’ex manageur du demi-fond français a rejoint l’INSEP à la rentrée 2017.

Du coup, pas de piste sur des allures rapides. « Mais on s’est dit que c’était peut-être un mal pour un bien car il faut de la fraîcheur et de l’envie quand on arrive sur un championnat ».

L’envie et la « hargne » louées par Philippe Dupont, Amdouni en regorge.

2008, France de cross. Qui se fait sauter la cafetière en défiant Driss El Himer, alors intouchable ou presque dans les labours, en partant comme un dératé ? Amdouni –qui, au contraire d’El Himer-, explosera mais refusera l’abandon (24e).

La hargne, même à l’entraînement. Telles ces séances où il tamponne le vélo censé lui donné l’allure à suivre… « Je l’ai maintenant cerné » explique Philippe Dupont. « La plupart des athlètes s’entraîne 12 fois par semaine. Lui c’est neuf, voire dix. Au-delà, ce n’est pas tolérable pour lui ».

« Ce n’est pas ça qui l’a fait gagner mais ça lui a peut-être sauvé la vie »

« C’est quelqu’un qui s’est assagi avec le temps ». A Berlin, il a respecté la tactique à la lettre. Aux avant-postes oui, mais laisser faire les adversaires. Et se rafraîchir avec les deux bouteilles d’eau glissées avec bienveillance par Florian Carvalho -très bon 8e en 28’29’’78. « Ce n’est pas ça qui l’a fait gagner mais ça lui a peut-être sauvé la vie » sourit-il dans une parfaite antithèse. « Vu comment il faisait chaud… ».

Puis dans un dernier tour en apnée, et quand bien même il a manqué de séances rapides en fin de prépa, Amdouni, de son allure dégingandée mais visage tendu et résolu vers un seul et unique but, déborde l’Espagnol Adel Mechaal (il peut encore courir, lui, nonobstant la foultitude d’affaire auxquelles sont nom a été accolé ?), et le Belge Bashir Abdi pour s’en aller quérir un or tant rêvé. 28’11’’22, 55’’79 sur l’ultime tour.

« Il doit aller chercher ça au fond de ses tripes »

« Il a connu tellement de galères, pris tellement de baffes, il a tellement été dans la difficulté. Il ne roule pas sur l’or, il a besoin de résultats, il doit aller chercher ça au fond de ses tripes » pense dans les entrailles du stade olympique Philippe Dupont, qui déborde d’affection pour Amdouni –comme la plupart de ceux qui le côtoient.

Amdouni, lui, bouillonne aussi. « J’étais un athlète de grand talent, la même génération que Lemaître, Lavillenie. J’étais un peu dans l’ombre, souvent blessé. C’est pour ça que je remercie tous ceux qui m’ont soutenu dans les moments difficiles. J’attendais ce titre depuis longtemps. Je suis champion d’Europe, je l’ai fait, et nous sommes champions du Monde ! »

Les sentiments et les propos se brouillent et s’entrechoquent, le bonheur irradie son visage et frappe ses tempes comme si ses jambes aiguisées incendiaient encore sur le tartan.

« Ah c’est très agréable. Très très agréable de pouvoir courir en paix » disait Amdouni en mai 2015.

Ça doit l’être encore plus avec un titre de champion d’Europe…

Les résultats : ICI.

Photo : © KMSP / FFA