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Miruts Yifter, inspirateur et démarreur hors pair

Double champion olympique du 5 000 et du 10 000 mètres en 1980, Miruts Yifter, surnommé «  The Shifter » pour saluer sa propension à changer sèchement de rythme en fin de course, est mort la semaine passée à 72 ans – officiellement. L’Ethiopien avait inspiré de nombreux coureurs, à commencer par un certain Hailé Gebrselassie.

Yifter « The Shifter ». Miruts glana ce surnom dans la foulée de son doublé 5 000 – 10 000 m aux Jeux de Moscou en 1980, suite à deux accélérations dévastatrices en fin de course. « The Shifter », un sobriquet qui aurait fait un bon titre de biopic…, sonne mieux en anglais que dans la langue de Molière.

Yifter « l’accélérateur » pourrait-on traduire. Yifter l’inspirateur aussi. Haile Gebrselassie a ainsi suivi à sept ans, en 1980, le (double) exploit de son illustre compatriote l’oreille collée à la radio. Et l’imagination chevillée aux pieds, pour suivre les pas de celui qui, quelques années après ses compatriotes Abebe Bikila et Mamo Wolde, a apposé son nom sur la carte du demi-fond planétaire.

« Le gars démarra comme un fou. Au bout de trois tours, il avait déjà une nette avance sur tous les autres. Et puis il s’écroula, frôlant la syncope »

Yifter, crâne dégarni, se distinguait donc par cette redoutable propension à finir très fort.  Moscou 1980. 26’’2 sur son ultime 200 (après un foudroyant démarrage aux 300) pour coiffer le Finlandais Kaarlo Maaninka sur le 10 000 m, consécutifs à 27’42’’69 d’accélérations et de ralentissements dans le but d’user celui-ci, ainsi que le double champion olympique sortant Lasse Viren.

Le 10 000 m de Montréal

Puis il remit ça sur le 5 000 m. Enfermé à la cloche, il parvint à se dégager ligne opposée (bien aidé par son coéquipier Mohamed Kedir qui lui laissa l’intérieur) pour s’imposer au terme d’un dernier tour diabolique (dernier 200 en 27’’2 pour une victoire en 13’20’’91). « Nous en avions parlé avec les coaches et je m’étais préparé à attaquer aux 300 m, à la fois sur le 10 000 et le 5 000 m. Démarrer aux 300 mètres est l’endroit idéal. Ce n’est ni trop tard, ni trop tôt » expliquait-il en 2004.

Le 5 000 m de Moscou

Dans Les géants de la course à pied, La Saga des Pedestrians, Noël Tamini raconte l’anecdote suivante. « Voici comment il avait été découvert : Négoussé Roba, fameux entraîneur national, me l’a conté (à Noël Tamini, donc, ndlr) en juin 1986. “C’était à Asmara, en 1968. L’équipe nationale pour Mexico se trouvait en camp d’entraînement. Un jour qu’on allait faire un test sur 5 000 m, un petit jeune vient vers moi. “Je veux courir avec eux…“ qu’il me dit. Je lui ai dit quelque chose comme : “fiche le camp, tu n’es pas assez entraîné !“ Mais autour de nous, les gens du coin insistèrent : “Laissez-le courir, et puis vous verrez bien…“ Le gars démarra comme un fou. Au bout de trois tours, il avait déjà une nette avance sur tous les autres. Et puis il s’écroula, frôlant la syncope. Amusé, je notai tout de même son nom et son adresse, lui disant de patienter jusqu’à mon retour de Mexico. Plus précisément, je lui donnai rendez-vous à telle course que disputeraient alors les Forces armées. Le petit gars vint au rendez-vous. C’était Meruts Yifter ».

Qui a commencé à faire parler de lui au niveau international en 1971, à l’occasion d’un match USA/Afrique. « The Shifter » avait fait montre de son habileté à changer brutalement de vitesse pour décrocher un certain Steve Prefontaine, dont la légende court toujours…mais un tour trop tôt ! Le lendemain, cette fois-ci sur le 10 000 m, il s’offrait le scalp de Franck Shorter, futur champion olympique sur marathon en 1972 à Munich.

« Les gens peuvent voler mes poulets ; les gens peuvent volent mes moutons. Mais personne ne peut voler mon âge »

Munich, 1972, où Yifter obtint sa première médaille olympique –le bronze- sur 10 000 m, manquant de facto les Jeux de Montréal en 1976 suite au boycott de l’Ethiopie et des pays africains (en protestation contre la participation de l’Afrique du Sud –et sa politique de l’apartheid).

Yifter a passé les dernières années de sa vie au Canada, à l’aube du nouveau millénaire, où il est donc décédé le 23 décembre. Sa mort a dans un premier temps été rapportée quelques jours auparavant, faisant état d’un problème pulmonaire, avant finalement d’être officialisée la veille de Noël.

Un décès entouré d’une part de mystère, comme quelques autres épisodes de sa vie…au premier chef duquel sa date de naissance…située quelque part entre 1938 et 1944.

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Si bien que pour son doublé moscovite, il pouvait être âgé de 33 ans…comme 42. « Les gens peuvent voler mes poulets ; les gens peuvent volent mes moutons. Mais personne ne peut voler mon âge » répondait-il, énigmatique, aux journalistes qui lui demandaient son âge.

En 2004, il soulignait à l’IAAF : « Les gens sont toujours surpris qu’une personne de 40 ans court et gagne contre des athlètes au moins dix ans plus jeunes. Certains disent que j’ai pris des stéroïdes, mais c’est n’importe quoi ».

De même, après son bronze sur le 10 000 à Munich, il devait prendre part au 5 000 m, mais avait étrangement manqué sa série. S’était-il perdu sur le chemin du stade ? Avait-il été bloqué par la sécurité à un contrôle à l’entrée du stade ? Avait-il été impliqué à une dispute avec les dirigeants éthiopiens avant la course ? Mystère, s’interroge Athletics Weekly.

Trois mois en prison

Yifter a en fait donné la réponse lors d’une interview à la Fédération internationale en 2004, citée un peu plus haut. « Mes entraîneurs m’ont emmené de la zone mixte à l’aire d’échauffement et m’ont laissé là-bas. Mais au moment où ils sont arrivés pour m’emmener vers les commissaires de course, la course avait déjà commencée » narre t-il.

Cependant, à son retour en Ethiopie, il fut vu comme un traître et jeté en prison, nonobstant sa médaille de bronze. « Ils ont dit que j’avais délibérément manqué la course et m’ont mis en prison. Ils pensaient m’avoir pris mon amour pour la course à pied, mais ils se sont trompés » poursuivait les larmes aux yeux celui qui s’entraînera en prison avec l’assentiment de ses gardes. Il sera libéré trois mois plus tard, ce qui lui permettra de prendre part aux Jeux Africains en 1973 où il s’imposera sur le 10 000 m.

Mettant ainsi en exergue ses qualités de « Yifter the Shifter » que le monde entier découvrira sept ans plus tard, sous les projecteurs olympiques…

Photo : Getty image

Texte : Quentin Guillon.