->
VO2
VO2 RUN - Le magazine de toutes les courses à pied !

Michel Jazy : La fin de l’athlé à Saint-Maur, « c’est inadmissible » !

Le 12 octobre 1966, il y a tout juste cinquante ans, Michel Jazy concluait en beauté sa carrière internationale en établissant un 9e record du Monde sur la mythique piste du stade Adolphe-Chéron à Saint-Maur. Triste anniversaire, puisque les mythiques soirées de Saint-Maur sont appelées à disparaître.

12 octobre 1966. « L’arrivée au stade s’est fait tant bien que mal. En passant devant le château de Vincennes, la circulation est devenue très dense et, direction Saint-Maur, les voitures roulent carrément au pas. Le stade va être archiplein. On verra même des spectateurs juchés sur le toit des tribunes ou accrochés aux pylônes d’électricité ! Il n’y a pas assez de billets pour répondre à la demande. On utilisera les souches. On craint un peu pour la sécurité et, en début de réunion, il faudra que Michel Marmion lance un appel au calme » (1).

Michel Jazy a le « Maur » aux dents. Joint par plusieurs journalistes ces dernières semaines, il est bien évidemment au courant de la fin programmée des mythiques soirées de Saint-Maur-des-Fossés (Val-de-Marne). « Cela me touche profondément. Je trouve cela dégueulasse! » s’insurge t-il. « Je trouve cela inadmissible, qu’il n’y ait maintenant que le football qui passe dans la vie. On ne s’intéresse à rien d’autre, l’athlétisme étant maintenant le parent pauvre du sport français ».

Le football ? Car le conseil municipal de Saint Maur et son maire Sylvain Berrios ont voté (40 voix pour, 5 contre, 1 abstention) le 22 septembre dernier la « réhabilitation et la mise aux normes du stade Adolphe Chéron » (2) « en catégorie 3 » précise le président du club d’athlé, la VGA Saint-Maur Vincent Le Bot- en clair l’élargissement du terrain de football afin de répondre aux normes de la Fédération Française de Football (FFF). C’est sur ce terrain qu’évolueront et le club masculin de Lusitanos (CFA, quatrième échelon national) et celui de la VFA Foot Féminin (Division 2), alors que la pelouse sera remplacée par un terrain synthétique.

Michel Jazy l'an passé à l'occasion du 50e anniversaire de son record du monde de mile.

Michel Jazy l’an passé à l’occasion du 50e anniversaire de son record du monde de mile (Photo Q.G)

Lahcen Sahli directeur sportif de la LIFA (Ligue d’athlétisme d’Île-de-France) explique : « Il y avait dans tous les cas des travaux, avec deux solutions, la première avec une piste à six couloirs en virage qui permettait d’accueillir le foot et l’athlétisme. L’autre était de passer à quatre couloirs en virage et de garder les six en ligne droite, mais les compétitions d’athlétisme ne pouvaient plus être organisées. A notre grande surprise, ils ont choisi la deuxième solution, pour des raisons esthétiques et architecturales essentiellement, pour que la barrière soit un peu moins près de la piste. Nous sommes tombés des nues ».

« On s’y sublimait quand on y courait »

Cette barrière, c’est ce mur d’enceinte de 1,20 m consubstantiel à la piste Chéron et qui abrite les athlètes du vent. « C’était comme un petit théâtre » se remémore Michel Jazy, qui a foulé à maintes reprises le tartan saint-maurien, pour la première fois en 1956 à l’occasion de sa première année chez les seniors. « C’était très émouvant : on était très proches du public, qui pouvait presque nous toucher pour ainsi dire ; c’est pour ça qu’on se sublimait quand on y courait. Le stade était protégé du vent, c’était agréable d’y courir. J’ai un gros chagrin de savoir que l’on va bousiller ce théâtre de verdure, qui donnait du plaisir à tous les jeunes sportifs français » regrette amèrement celui qui a battu quatre de ses neufs records du Monde à Saint-Maur (celui du 3 000 mètres en 7’49’’2 le 27 juin 1962, le mile le 2 juin 1965 en 3’55’’5, sans oublier le 4 x 1 500 m avec « Jean Wadoux, Gérard Vervoort et Claude Nicolas » le 25 juin 1965 en 14’49’’, soit 3’42’’25 de moyenne), dont le dernier sur 2 000 m (4’56’’2) le 12 octobre 1966 pour ses adieux, une soirée qu’il place en quatrième position parmi les dix plus belles courses de sa carrière (1).

« J’attends que le football fasse 10 000 spectateurs à Saint-Maur »

« Il y avait 10 000 spectateurs. J’attends que le football fasse 10 000 spectateurs à Saint-Maur. Ils ne l’auront jamais (Jean-Marie Wagnon, l’un des instigateurs des soirées de Saint-Maur avec Michel Jazy souligne que cela est déjà arrivé, mettant également en exergue dans son post facebook les bonnes relations entre le club d’athlé et les Lusitanos, ndlr) ! Et combien de gens sont repartis car ils n’ont pas pu rentrer dans le stade. Quand j’allais courir à l’étranger, on me parlait de mon club de de Saint-Maur. Non, mon club, c’était Montreuil. Mais le stade où j’avais beaucoup de plaisir à courir, c’était Saint-Maur ! Je me souviens que les organisateurs du meeting de Lausanne, un des meilleurs meetings mondiaux aujourd’hui, étaient venus à Saint-Maur pour voir comment on faisait pour avoir le succès que nous avions. Et on va tout casser…Moi qui suit amateur de football, je trouve dégueulasse de faire un terrain de football et de détériorer une piste d’athlétisme, avec tout le passé de ce stade et la possibilité que ça donne aux jeunes athlètes de réaliser des performances. Je trouve ça dégueulasse » insiste Michel Jazy, qui nous avait accordé une longue interview à l’occasion du 50e anniversaire de son record du Monde du mile l’an passé (à découvrir ici et ).

Relégué dans la hiérarchie des sports, l’athlétisme est bien loin de bénéficier de la même aura qu’il y a un demi-siècle. Les « vas-y Jazy » d’une foule massive, passionnée, énamourée pour ce héros national figurent bien loin dans la mémoire collective. C’est ainsi que les championnats de France de 10 000 mètres se sont déroulés à Saint-Maur à six reprises ces dernières années dans un anonymat presque total. Mais les France de 10 000 à Chéron, c’était aussi un moyen de renouer le lien avec le demi-fond. « A chaque fois que l’on voulait relancer le 10 000 m, on l’organisait à Saint-Maur car il n’y avait pas la même dynamique que sur les autres lieux » relève Lahcen Salhi.

« Les soirées de Saint-Maur, un tremplin vers les grands meetings »

Si le grand public les a désertées, les coureurs de tous niveaux continuent (continuaient ?) en revanche de se presser aux traditionnelles soirées de demi-fond organisées chaque mercredi soir une fois mai arrivé. « Je me rappelle un 14 juillet, on avait terminé à 2 heures du matin, car on avait fait de multiples séries de 1 500 m, de 5 000 m. Ce sont des souvenirs qui me marquent » reprend Michel Jazy.

Lahcen Salhi : « C’est un lieu mythique, qui a une histoire. Mais c’est aussi un lieu qui est aujourd’hui très actif dans la famille du demi-fond. C’est l’une des rares pistes d’athlétisme qui accueille autant de compétitions chaque année, avec une dizaine de meetings pour les soirées de Saint-Maur. Tous les ans, le comité du Val-de-Marne organise aussi ses championnats départementaux de demi-fond long. La LIFA, ça fait plus de vingt-cinq ans que l’on organise nos championnats régionaux et LIFA de demi-fond long. Tous les jeunes athlètes talentueux sont passés par là. Je me rappelle de Pierre-Ambroise Bosse, qui bat son record du moment en faisant 1’47’50’’ (8 juin 2011, ndlr) ou de Rénelle Lamote qui fait son “premier 2’12’’ (1er juin 2011, ndlr). On parle souvent des records du Monde de Jazy, de Guy Drut (13’’1 sur 110 m haies le 23 juillet 1975, ndlr), ou de d’Encausse (Hervé, record d’Europe avec 5,37 m le 5 juin 1968 à la perche, ndlr), mais encore aujourd’hui, il y en a plein qui battent leur record personnel. Les soirées de Saint-Maur, c’est un tremplin vers les grands meetings : tout le monde n’a pas la possibilité de rentrer dans des meetings nationaux ou internationaux. Venir sur cette piste, c’était une marche avant de rentrer dans ces meetings là. Et son histoire en fait la promotion. Alors qu’un autre meeting doit motiver les athlètes pour venir, ici, tous les mercredis, tout le monde savait qu’il y avait des 800 m, 1 500 m, 5 000 m, du steeple etc… ». Et partout en France, les demi-fondeurs et demi-fondeuses savaient que s’ils n’avaient pas trouvé le meeting idoine pour claquer un chrono chez eux, un détour ou un aller-retour à Saint-Maur leur en offrait la possibilité chaque mercredi soir.

« On veut que les membres du conseil municipal se rendent comptent de l’engouement autour de cette piste »

Sous l’égide de la LIFA, un collectif a été mis en place, rassemblant des athlètes, dirigeants etc…Le président de la LIFA Jean-Jacques Godard a ainsi contacté Michel Jazy ou Guy Drut. En sus de la pétition qui a récolté plus de 3 000 signatures (3), la structure a pour but de sensibiliser la municipalité de Saint-Maur avant le prochain conseil municipal, programmé en novembre prochain. « On veut que les membres du conseil municipal se rendent comptent de l’engouement autour de cette piste, qu’elle a beaucoup plus d’importance qu’ils ne le pensaient, pour qu’ils revoient leur position » glisse Lahcen Salhi. Avant la mise en place d’éventuelles actions le cas échéant.

Le président de la VGA Saint-Maur Vincent Le Bot n’affiche pas un optimisme à tous crins quand à la réversibilité de la décision de la municipalité. « Si j’essaie de traduire leur esprit, je pense qu’il est plus important d’avoir des joueurs de foot de Saint-Maur sur le terrain que des coureurs qui ne sont pas de Saint-Maur ».

Il serait dans tous les cas bien dommage qu’il faille désormais systématiquement traverser la frontière pour aller trouver une ambiance et des courses de demi-fond de bon/haut niveau en Belgique, à l’instar d’Oordegem qui connaît un succès grandissant chez les demi-fondeurs(fondeuses) tricolores depuis quelques années…

(1) Jazy, L’Ange de la piste, Alain Billouin, Editions Prolongations.

(2) Le compte rendu du conseil municipal est à lire ici.

(3) La pétition est à retrouver ici.

Texte : Quentin Guillon.

Photo de une : Facebook Jean-Marie Wagnon.