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Les records d’Europe et du Monde réécrits ?

Le projet de l’Association Européenne d’Athlétisme (AEA) de modifier les critères de ratification des records –et de les réécrire, de facto-, suscite un large débat dans le milieu. Explications.

Le conseil exécutif de l’AEA a nommé en janvier dernier un « project team », chargé « d’examiner la crédibilité des records européens et rédiger des recommandations ». L’objectif ? Double. « Assurer que la génération actuelle d’athlètes ne tente pas de battre des records qui ont été réalisés dans des circonstances différentes » (il s’agit de plusieurs records datant des années 80 et 90). Et « rétablir la crédibilité des records européens (et mondiaux) pour regagner la confiance du public ».

La cellule ad hoc mise en place par l’AEA et présidée par l’Irlandais Pierce O’Callaghan, a envisagé quatre options différentes (1). La quatrième a été retenue, et de nouveaux critères de ratification des records sont proposés :

1) Les records d’Europe et mondiaux pour les catégories Senior ne peuvent être établis que dans un cadre restreint de compétitions de très haut niveau où l’IAAF et les associations continentales peuvent avoir une confiance totale dans les officiels de compétition et les systèmes de chronométrage et de mesurage.

2) Les records seniors ne peuvent être établis que par des athlètes qui ont subi un certain nombre de contrôles antidopage (nombre à définir) au cours des 12 mois précédents.

3) Une partie de l’échantillon suite à une performance de record doit être stockée et retestable pendant 10 ans.

4) Tous les détenteurs de records ont l’obligation de maintenir leur intégrité sportive après la ratification d’un record. Si sanctionné pour une violation grave du règlement (par exemple, suite à une infraction liée au dopage) la ratification de leurs records devra être annulée, même s’il n’y a pas de preuve que l’infraction ait influencé la performance établissant le record.

« Ce que nous proposons est révolutionnaire (…) changer le concept de record »

Si les records actuels non établis en fonction de ses critères resteront sur les listes des performances tout temps, seuls les performances qui rencontrent les critères exposés ci-dessus seront reconnues comme records d’Europe et du Monde…ce qui reviendrait à réécrire pas mal de records (on parle ainsi de 2005 puisque c’est l’année à partir de laquelle les échantillons ont commencé à être conservés dix ans durant).

Mais dans un premier temps, le projet consiste à modifier « les modalités d’homologation des records », avant de se pencher « sur la transition pour voir ce que l’on fait du passé » a expliqué le vice-président de la Fédération européenne Jean Gracia à L’Equipe.

Toutefois, le rapport de la commission indique (les effets de police proviennent du rapport): « Un changement dans les conditions de ratification, établi par l’instance gouvernante, signifie que les anciens records, qui ne remplissent pas les nouvelles conditions, ne sont plus reconnus. Cela n’implique en rien la légitimité de la performance ou de l’athlète qui l’a réalisée, mais uniquement le fait que le record soit homologué ou pas ».

Le président de la Fédération européenne, Svein Arne Hansen, a expliqué « Les records qui montrent les limites des possibilités de l’être humain sont l’une des grandes forces de notre sport, mais aussi leur faiblesse si les gens n’y croient pas. Ce que nous proposons est révolutionnaire : pas seulement parce que la plupart des records du Monde et d’Europe devront être remplacés mais parce que nous voulons changer le concept de record et placer une norme à un point où chacun peut avoir l’assurance que tout est juste et honnête ».

 « Bien sûr que c’est une solution radicale, mais ceux qui aiment l’athlétisme sont fatigués par le nuage du doute et de l’insinuation qui planent depuis trop longtemps sur nos records » a argué Hansen. « Nous devons prendre des actions fermes pour restaurer la crédibilité et la confiance ».

La nécessité d’un cadre plus large

L’intention est louable et il est de bon aloi que les instances se penchent sur cette question lancinante de la crédibilité striée de certains records, et du dopage afférent (ou l’inverse, c’est selon). Mais il convient de noter, que, nonobstant toute la série de mesures que ces instances prendront (ou pas), le poison du doute et de la suspicion ne se dissipera jamais (maints records battus ces derniers mois et années et qui rempliraient les nouveaux critères en attestent), et que ces mesures doivent s’articuler dans un cadre plus global (prévention et éducation toujours plus accrus chez les jeunes, remboursement des primes indues en cas de contrôle positif, etc…, etc…).

Il sied également de ne pas chasser à tout prix les records…soit exactement l’inverse ce qui est en train de se passer actuellement sur marathon ! Même si le record ne pourra être homologué, quelle est l’image véhiculée de cette course effrénée aux moins de deux heures, sinon celle d’une autoroute où tout semble permis, dans une discipline où l’enjeu est aussi (et surtout ??) marketing, avec une lutte féroce entre les équipementiers qui se partagent le (juteux) marché du running ?

Beaucoup d’athlètes vent debout

Toujours est-il que ces propositions qui seront désormais étudiées au prochain conseil de l’IAAF en août, avant d’être validées ou non (« Dans l’intervalle, nous vérifierons avec nos conseillers juridiques que ces nouvelles règles résistent aux éventuel recours » a précisé Hansen) ne font pas l’unanimité, loin s’en faut, auprès des athlètes.

« Scandaleux » pour Christine Arron dans L’Equipe ; Paula Radcliffe (dont on attend toujours la divulgation des données de ces prises de sang tant promises) s’est dit « offensée » dans le Guardian, regrettant que « la réputation de beaucoup d’athlètes innocents soit injustement entachée », alors que le recordman du Monde du triple saut Jonathan Edwards (18,29 m en 1995) parle de mesures « mal avisées et lâches ».

Coe : « Une étape dans la bonne direction »

Le président de l’IAAF Sebastian Coe (qui pourrait lui-même être dépossédé de son record d’Europe du 1 000 m !), a de son côté indiqué : « Il faudra bien entendu l’accord des autres Fédérations continentales pour que ces mesures soient adoptées. Il y aura des athlètes, actuels titulaires de records, qui auront l’impression que l’on va leur retirer quelque chose, mais je pense que c’est une étape dans la bonne direction, et que si cela est bien organisé et structuré, nous avons une bonne opportunité de retrouver de la crédibilité dans ce domaine ».

Pour lire l’intégralité des mesures : Rapport projet crédibilité.

(1) Les quatre options envisagées :

1) Ne rien faire et continuer avec le statu quo. (L’option “No Change”)

2) Examiner les records un par un et supprimer ceux clairement obtenus de manière illégale. (L’option “Radical Surgery”)

3) Modifier les règles techniques et exiger l’établissement de nouveaux records (L’option “Javelin” – en référence aux changements apportés au poids du javelot dans les années 80 & 90, qui nécessitaient de nouveaux records)

4) Modifier les critères pour la ratification des records et exiger l’établissement de nouveaux records (L’option “1913” – en référence à la création de l’IAAF et – 8 – ses objectifs constitutionnels pour définir les critères de ratification des records)

Texte : Quentin Guillon

Photo de une : les multiples records du Monde que détient actuellement Genzebe Dibaba ne sont pas concernés par les nouveaux critères de ratification des records. Pourtant, la suspicion enveloppant ses performances n’a d’égal que la hauteur à laquelle elle a placé le record du 1 500 m féminin… (Photo AFP/Getty Image).