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Le manager du hors stade Jean-François Pontier décrypte la méthode japonaise pour le marathon

Jean-François Pontier s’est longuement arrêté sur l’actualité du marathon tricolore. Dans cette première partie, il évoque le stage de deux semaines (du 9 au 22 mars) au Japon effectué par quatre marathoniens français : Abdellatif Meftah, Benjamin Malaty, Ruben Iindongo et El Hassane Ben Lkhainouch. Le manager du hors stade décrypte la méthode nippone et ce que les marathoniens français pourraient en tirer.

Quel était le but de ce stage?

« A l’origine, il s’agit d’un partenariat d’échange avec la fédération japonaise, à l’initiative d’Asics. Il y a eu un rapprochement entre les deux fédérations aux championnats du Monde de Moscou, et une sorte de convention a été faite entre les deux fédérations. Il est prévu que l’on aille faire des stages avec des marathoniens japonais, et eux doivent venir pour la perche et les relais.

C’est parallèle au projet marathon, et ça s’intègre dedans, mais ce sont deux ouvertures différentes, qui sont concomitantes, mais qui auraient pu se faire l’une sans l’autre. C’est un partenariat qui est prévu sur trois années, avec un stage garçon fille et un stage garçon par an, car les Japonaisne font jamais de stage commun: ils séparent leur collectif garçon et leur collectif fille. Il y a eu pas mal de difficultés pour la mise en place car on était liés à l’organisation du stage de la fédération japonaise. Leur stage avait lieu au sud du Japon (à Nobeoka), et on a pris leurs dates.

On a eu des premiers échanges à Moscou, et au moment del’Ekiden de Chiba, on avait rencontré les dirigeants japonais, avant de convenir par internet des dates pour ce stage. Les quatre marathoniens qui sont venus (il devait y en avoir cinq mais Jean-Damascène Habarurema s’est blessé avant) ont été choisis car ils rentraient dans le cadre du projet marathon.»

Ce n’était pas compliqué pour les athlètes français de suivre les séances des Japonais alors que chacun avait des objectifs différents?

«La principale question que l’on s’est posée, c’est de savoir si ceux qui allaient aux Mondiaux de semi (29 mars), on les envoyait au stage au Japon ou au stage terminal prévu pour ces Mondiaux (à Nuits-Saint-Georges). Mais on s’est posés la question plus globalement, et on a eu la vision sur du long terme.

On a pensé que le stage au Japon allait plus nous apporter par rapport au marathon, d’une manière globale, que la préparation aux Mondiaux de semi. On rentrait suffisamment tôt, 8 jours avant les Mondiaux de semi. On considérait que la récupération du décalage horaire était suffisante. Eux avaient d’ailleurs deux athlètes engagés aux Mondiaux qui étaient présents au stage.

Si on rentre dans le détail de l’entraînement, d’une manière globale, on se liait à leurs entraînements. Tous les matins, à 6h10, il y avait 1 heure de footing a jeun. C’était un entraînement obligatoire. Il y avait un deuxième entrainement le matin à 10h45 qui était libre et facultatif –pas que pour nous. Certains couraient, certains faisaient de la préparation physique, d’autres rien. Et il y avait un autre entraînement l’après-midi, soit sur piste, soit une sortie longue, soit libre en fonction des jours.

On a fait l’entraînement commun tous les matins, l’entraînement libre de 10h45à une ou deux reprises durant la semaine pour ne pas perturber de manière complète les habitudes. Le dernier entraînement, on a fait pratiquement la même chose que les Japonais, sauf les deux sorties longues de 30 km, où l’on a fait 25 km.»

«Ils ont une rigueur exceptionnelle dans tout ce qu’ils font »

Avec le décalage horaire, des horaires d’entraînements et des habitudes différentes, deux semaines de stage, était-ce vraiment suffisant?

«On était liés à la durée du stage des Japonais. On est partis deux jours plus tôt –on est restés à Tokyo deux jours avant d’aller sur le lieu du stage pour pouvoir récupérer du décalage horaire. Le but du jeu n’était pas de faire exactement comme eux mais de voir comment les Japonais s’entraînaient, essayer de comprendre leur stratégie par rapport au marathon. Le but n’est pas de copier ce qu’ils font –on n’est sûrement pas capables de faire la même quantité d’entraînement et dans les mêmes conditions- mais d’essayer d’améliorer les choses en prenant chez eu un certain nombre d’éléments.»

Quelles sont les différences notables entre l’approche française et l’approche japonaise?

«Ils ont une rigueur exceptionnelle dans tout ce qu’ils font : les horaires sont respectés à la minute près, les allures sont systématiquement respectées. Ils ont un cadre très très strict et la culture japonaise fait que tout le monde adhère à cette façon de fonctionner. Tous les athlètes français ont eu cette réflexion quand ils sont rentrés: “on n’est pas assez rigoureux“.

Deuxièmement, ils travaillent énormément. Ils font peu de travail à des intensités élevées mais ils font beaucoup de travail. Un des soucis du stage était le problème de communication. Sur 50 personnes, deux parlaient anglais. C’était dur de parler avec tout le monde, mais on a réussi à communiquer par le biais d’une traductrice. Cependant, elle ne connaissait pas forcément l’athlétisme, et il était compliqué de se faire comprendre dès qu’on rentrait dans le détail.

Globalement, ils font entre 200 et 300 kilomètres par semaine. De ce que l’on a compris, ça monte à 300 pendant les stages, voire plus pour certains et certaines quand ils préparent un marathon. Ça peut monter à 350 km par semaine. Après tout dépend de ce qu’ils préparent et à quel moment de préparation ils sont. Le troisième point, c’est le travail collectif. Ils s’entraînent tout le temps en groupe. Le système japonais n’est pas articulé au niveau des clubs mais au niveau des entreprises.

Il y a une culture très importante par rapport à l’Ekiden, au marathon. Chaque entreprise importante –une trentaine en gros- a une équipe de marathoniens (entre 10 et 20), qui sont employés par l’entreprise. Mais ils travaillent dans l’entreprise: ils ne sont pas détachés à 100% pour faire de la course à pied. On pourrait considérer ça comme un mi-temps. Toute l’organisation est liée avec les entreprises. Les entraîneurs nationaux sont des employés d’entreprises. Le groupe dans chaque entreprise s’entraîne systématiquement ensemble. C’est un point très différent de chez nous, où la plupart de nos coureurs de demi-fond/marathoniens s’entrainent seuls.

La plus grosse différence, c’est qu’ils centrent l’entraînement sur l’épreuve, et non pas sur l’individu. Tout le monde fait pareil et à la même allure. Que l’athlète fasse 2h08’ sur marathon ou 2h15’, la sortie longue de 30 bornes est effectuée à la même allure. Ils ne vont peut-être pas tous à la même allure sur certaines séances de piste, mais il n’y a pas une individualisation comme chez nous de l’entraînement.

Il y a des petits détails qui sont étonnants, ou à creuser: ils s’entraînent systématiquement sur route ou sur piste. Pendant les 12 jours de stage, on n’a pas fait une seule fois de footings sur chemins. Et ils s’entraînent systématiquement en chaussures légères, que ça soient en footings ou en séances. Je pense que c’est intéressant pour la préparation marathon en ce qui concerne l’aspect “chocs“ car souvent, on a des athlètes qui ne vont pas suffisamment sur la route et qui ont des douleurs musculaires importantes durant le marathon. Chez eux, les légères -on a posé la question-, c’est systématique et toute l’année.»

«Ce que l’on en retire, c’est qu’il faut qu’on soit plus rigoureux, que l’on s’entraîne plus, et plus souvent de manière collective»

200 à 300 km par semaine, tout le temps en chaussure légères: cela doit occasionner de nombreuses blessures….

«Il y a un peu de casse, mais c’est difficile à savoir puisqu’ils ont énormément d’athlètes. 80 marathoniens ont fait moins de 2h10’ contre 9 pour nous. Ils ont 300 athlètes qui ont fait moins d’ 1h06’ sur semi l’an dernier. La plupart des coureurs sont petits et légers: peut-être que cela s’adapte bien à leurs profils de coureurs, et un peu moins bien à nos coureurs plus grands.»

Qu’est ce qui serait susceptible d’être intégré au niveau français?

« Ce que l’on en retire, c’est qu’il faut qu’on soit plus rigoureux, que l’on s’entraîne plus, et plus souvent de manière collective.»

Cela sous-entend que les préparations soient chapeautées par un seul entraîneur, car sur la plupart des stages communs, comme à Font Romeu en juillet dernier, chaque athlète a son propre plan ?

«Pas forcément. Chaque fois que l’on part en stage au Portugal par exemple (chaque hiver, un stage hors stade est organisé, ndlr), il y a une trame d’entraînement collective. Les entraînements sont en commun, même si certaines séances peuvent être légèrement aménagées. L’entraînement collectif, c’est ce que l’on veut essayer de mettre en place plus souvent. Il faut qu’on arrive à regrouper nos athlètes et surtout nos meilleurs.»

La seconde partie de l’entretien sur le projet marathon est ici.