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Le bilan des Europe de cross

Avec une seule médaille –les juniors filles par équipes, la première de l’histoire dans la catégorie-, le bilan tricolore aux championnats d’Europe de cross, disputés le week-end dernier à Samokov en Bulgarie, est famélique, le plus mauvais depuis 2003 (une médaille d’or, par équipes chez les seniors hommes). D’autre part, depuis 1994 et la première édition, les seniors masculins et féminins avaient toujours ramené une médaille, au moins par équipes (excepté en 2009). Le point avec Philippe Dupont, manageur du demi-fond national.

Quel bilan tirez-vous de ces championnats d’Europe ?

C’est évidemment un bilan mitigé, qui n’est pas bon en termes de médailles si l’on compare aux années précédentes. En termes de résultats purs, si l’on tient compte des quatrièmes places (cinq au total, dont quatre par équipes) et de la cinquième de Sophie (Duarte), c’est conforme aux forces que l’on avait là-bas. Sophie n’a pas à rougir de son résultat, il y avait quand même une bonne concurrence.

Sur les équipes seniors, on savait que l’on était en souffrance sur les années précédentes car on n’avait pas une équipe suffisamment étoffée. Il manquait au moins (Clémence) Calvin chez les féminines. Avec elle, on est 2e. Chez les hommes, la blessure de (Yassine) Mandour nous coute la médaille (forfait au dernier moment, lire ici). Sans ces concours de circonstances, on aurait été au niveau de l’an dernier chez les filles (2e) et mieux chez les garçons (4e).

Mais il y a également eu des contreperformances, comme Christine Bardelle (30e) ou Hassan Chahdi (39e).

Bien sûr qu’il y a des contreperfs. Mais sans la blessure de Mandour, on est largement sur la boîte. C’est mitigé mais on savait que l’on n’avait pas assez de densité dans ces deux équipes là pour assurer un très bon résultat cette année.

Comment analysez-vous les cinq quatrièmes places : c’est un concours de circonstances ou l’expression de quelque chose de plus profond ?

Avec un peu de baraka, on peut faire deux ou trois médailles de plus. C’est une année comme ça. Après, y avait-il un gros engouement pour ce championnat d’Europe cette année de la part de nos troupes ? Je ne suis pas dans leurs têtes. Je n’ai pas senti un Hassan (Chahdi) dans une dynamique très forte –en tout cas moins forte que les années précédentes (chez les seniors, 2e en 2012 et 5e en 2013)-, même s’il a été en difficulté dans l’entraînement en octobre. Est-ce que parce que les conditions étaient un peu particulières avec l’altitude, la perspective d’un championnat d’Europe l’année prochaine chez nous ? Je n’ai en tout cas pas senti une grosse mobilisation de l’ensemble de nos seniors par rapport à d’autres années. C’était moins flagrant. Après, il y a des nouveautés comme Florian (Carvalho). (Abdellatif) Meftah, il est dans une optique marathon et il n’y a rien à lui reprocher (16e). (Timothée) Bommier, c’est une bonne surprise et c’est intéressant (10e).

« Le problème, c’est l’intérêt pour ce championnat d’Europe qui n’est pas bien placé dans la saison »

Cela n’est-il pas inquiétant à un an des championnats d’Europe à Hyères-Toulon ?

Chez les hommes, ça ne m’inquiète pas car il ne manquait pas un leader mais cinq, six, sept (sourire), avec Mandour, Nordine Smail, Morhad Amdouni, Hassan Chahdi qui était hors du coup, Bob Tahri, (Mahiedine) Mekhissi. On a la densité chez les hommes. Le problème, c’est l’intérêt pour ce championnat d’Europe qui n’est pas bien placé dans la saison.

Ça sera toujours difficile d’avoir un Mekhissi sur un championnat d’Europe quand celui-ci est mi-décembre, que les sélections sont faîtes en novembre et que lui termine sa saison fin septembre. Pour en avoir discuté avec lui, ça ne lui déplairait pas de faire un Europe de cross.

Globalement, comment rivaliser avec les Britanniques qui ont largement dominé le classement des médailles (9 dont cinq individuelles) ?

Ils font la grosse différence chez les filles (8 sur 9 de leurs médailles ont été glanées du côté féminin : 5 individuelles dont deux titres, et trois médailles par équipes dont deux titres). Donc pour l’instant, il n’y a rien à faire, c’est impossible de rivaliser. Même s’il y a des prémisses, on n’a pas le niveau féminin. Chez les hommes, on a quasiment le même niveau (les Britanniques sont vice-champions d’Europe espoirs par équipes, les Bleus les ont devancés chez les juniors et les seniors).

Il y a tout de même la médaille d’argent par équipes chez les juniors filles, ce qui n’était jamais arrivé par le passé.

Ça confirme juste un peu le message que l’on essaie de faire passer depuis quelques années, à savoir que nos jeunes filles ne s’entraînent pas à l’image de ce que font les cadets et juniors garçons. Chez les garçons, je pense qu’il y a une culture de l’entraînement qui commence. Chez nos filles, on a longtemps fait ce reproche qu’elles ne s’entraînaient pas suffisamment.

Le fait d’avoir cette médaille avec quatre triathlètes dans l’équipe montre que par le travail, il y a un moment où on décolle. C’est un signe que l’on peut y arriver par le travail et que ce n’est pas une question de qualité. Après, il faut trouver le juste milieu pour nos athlètes qui ne sont pas triathlètes, car on sait très bien que les triathlètes s’entraînent beaucoup.

Les juniors, « un pari qui n’a pas marché »

Et globalement, l’entraînement croisé ne pourrait-il pas être une piste (lire aussi ici) ?

Oui, il faut réellement se poser la question. On se l’est déjà dit depuis quelques temps. Pour la piste, je ne suis pas convaincu, peut-être par saupoudrage. Sur des périodes foncières avec des volumes de travail aérobie importants, ça démontre que ce n’est pas incompatible de faire du vélo et de la natation. Et Florian (Carvalho) le démontre de façon flagrante (il s’est principalement entraîné depuis octobre en faisant du vélo et de la natation, avec deux séances de course à pied par semaine en raison d’une tendinite au genou).

Chez les juniors et espoirs, les trois athlètes sélectionnés après avoir raté le cross de sélection (lire ici) ont été en difficulté (les résultats ici). Cela va-t-il modifier votre point de vue si ça se reproduit lors des futures sélections ?

Ils ont pris tous les risques et ça n’a pas payé. (Mehdi) Belhadj éclate complètement dans le dernier tour et ça lui coute cher (36e chez les juniors). Moosbrugger, à un moindre degré, est devant en début de course, avant de craquer (53e). Comme je l’avais dit, ils pouvaient apporter une plus value, et ne l’ont pas apportée ce jour là. Bien sûr que j’aurais préféré qu’ils marquent des points pour l’équipe (Alexandre Saddedine a de son côté terminé 52e et 5e Bleu chez les espoirs). Ça ne s’est pas goupillé comme ça. Manque de bol.

Ok, mais les deux autres juniors (Alexis Bosio et Léo Fontana) avaient montré un meilleur état de forme lors de la sélection.

Je crois que ça aurait été compliqué pour eux, même si on ne saura jamais. Le contexte et le parcours de Samokov leur auraient été très certainement moins favorables que ce qu’ils avaient rencontré à Gujan. Même (Alexis) Miellet qui gagne la sélection junior et est un coureur de 15 n’a pas été transcendant (24e).

Il y a eu Florian (Carvalho) mais c’est un cas atypique. C’est un profil comme (Henrik) Ingebrigtsen, qui est bon sur 1 500 (le Norvégien a terminé 5e des JO 2012, a gagné les championnats d’Europe 2012 et est vice-champion d’Europe 2014 sur 1 500 m) mais qui a un passé chez les espoirs (champion d’Europe espoir de cross en 2012 et sur 5 000 m en 2013). Ce sont des profils différents.

Pour revenir à ce choix, c’est un pari qui n’a pas marché. Je pense que la stratégie de course n’a pas été bonne. Ils ont été devant pendant trois petites boucles et ils l’ont payé cash alors qu’ils avaient le niveau pour faire quelque chose, sauf (Emmanuel) Roudolff Lévisse et (Fabien) Palcau qui sont les deux seuls à avoir bien terminé la course (6e et 12e).

Les juniors, ce sont un peu des chiens fous, et ils sont encore tendres au niveau de l’expérience. Quand il y a une équipe qui est bonne sur le papier, il faut se méfier et ne pas être dans l’euphorie. Et là je pense qu’ils y étaient un peu. Cela s’était aussi produit par le passé (en 2010).

Après, le cross est une parfaite école de l’expérience, de l’adaptation. C’est une petite claque mais qui peut faire du bien à un an de Toulon.

Comment créer un esprit cross, pas seulement pour 2015 mais sur la durée ?

Le point névralgique pour créer une vraie dynamique équipe de France de cross avec un objectif annuel, c’est le calendrier qui est mal fagoté. C’est mon sentiment. Si on faisait un championnat d’Europe de cross fin février début mars, à la date des championnats de France, je suis convaincu que tous nos meilleurs athlètes seraiet concernés, car ils seraient dans une fin de préparation foncière, hormis ceux qui sont sur l’indoor, mais ça ne concerne pas tout le monde. L’idéal serait d’alterner avec un championnat du Monde tous les deux ans (actuellement, les Mondiaux de cross, organisés fin mars, alternent avec les Mondiaux de semi-marathon). Il faut être entendu au niveau des instances internationales, mais ça n’est pas le cas pour l’instant.

Des naturalisations pour gagner des médailles ou pour une vraie intégration ?

La performance de Florian Carvalho peut-elle amener davantage de pistards à disputer les cross ?

Ça peut titiller les esprits. Mais encore une fois, il ne faut pas faire d’ un cas particulier une généralité. Il y a des profils où l’adaptation en cross est parfaite, d’autres où ça ne se fait pas. Mais ça me semble être une école intéressante.

Concernant l’avenir des Europe de cross, cela ne va-t-il pas poser un problème que des athlètes naturalisés trustent les podiums (notamment chez les seniors hommes : lire ici) ?

La différence de niveau était certaine, mais je pense que l’écart n’est pas à la hauteur de la réelle différence entre les trois premiers et le groupe derrière (40 secondes entre le champion d’Europe Arikan et Carvalho, 4e). Que ça soit trois athlètes originaires du Kenya et de l’Ethiopie, c’est sûr que ça pose des questions. Mais c’est difficile de dire quelque chose là-dessus par les temps qui courent. Parler comme ça, c’est quelque part tomber un peu dans le racisme.

En France, de nombreux athlètes ont été également naturalisés.

Il y ça aussi. A un moment, pas mal de Marocains ont été naturalisés. C’est un sujet qui n’est pas facile. Je comprends les athlètes qui ont des objectifs européens, car ça devient à un moment compliqué d’aller chercher des objectifs mondiaux (avec un niveau et une densité très élevés). Ils voient arriver des Kényans, des Ethiopiens, et se disent : “un jour, on ne sera même plus dans les 15 ou les 10 premiers d’un championnat d’Europe“. J’imagine que c’est démotivant et démobilisant.

Mais il faut aussi se poser des questions “philosophiques“. Est-ce que ces athlètes là n’ont pas aussi le droit de réussir leur vie d’une autre manière que de rester chez eux, de pouvoir vivre de leurs qualités ? Je n’ai pas envie de donner de leçons là-dessus.

Oui. La vraie problématique n’est-elle pas la suivante : dans quelle optique sont réalisées ces naturalisations ? Se font-elles en vue d’uniquement gagner des médailles ou bien dans une vraie ambition d’intégration.

Là oui, cette question est bonne. Comment répondre ? (sourire) Oui, ça me dérange de faire de la naturalisation à outrance si c’est pour faire des médailles. Si ce sont des gens qui vivent au Kenya, à Addis Abeba et qui sont justes là pour faire un championnat avec le pays concerné, là oui l’intérêt me dérange.

On l’a aussi vu en France, avec des athlètes comme Patrick Tambwe ou Abraham Kiprotich.

Oui, ça ressemblait à ça.

Un stage avant les Europe 2015 ?

Pour 2015, est-il possible que le cross de sélection ait lieu à Hyères-Toulon, trois semaines avant les Europe ?

On se pose la question. Mais je ne peux pas trop y répondre car il faut en discuter (normalement, il y inversement par rapport à cette année : les sélections juniors, espoirs hommes et seniors femmes doivent avoir lieu en 2015 à Allonnes, les juniors, espoirs femmes et seniors hommes à Gujan-Mestras). Le fait de faire un cross de sélection trois semaines avant, ça peut avoir du bon comme du mauvais. Un Timothée Bommier m’a dit : “oui, c’est bien de reconnaître le parcours“. Mais un Florian Carvalho m’a dit : “peut-être, mais peut-être pas non plus“. Car si tu es mal sur le parcours, c’est proche du championnat pour évacuer ce type de sensations négatives.

Un stage sera-t-il organisé comme cette année à Ifrane. Comment faire pour que l’ensemble des athlètes soient présents ?

On en a discuté avec eux et c’est complexe. Le meilleur exemple, c’est Florian Carvalho : il ne souhaite pas aller en stage car il a une saison de piste qui est longue. Hassan Chahdi était en études et devait rester sur l’INSEP. Il y en a qui veulent aller à Ifrane, d’autres à Font Romeu. Ça reste un truc complexe. On a débriéfé, on en a parlé et on verra avec les athlètes concernés pour l’année prochaine s’il y a un intérêt à faire un stage collectif. Je pense que c’est intéressant mais encore une fois, on n’est pas dans un milieu professionnel où tout le monde est disponible quand on veut.

Lors du dernier stage fin octobre-début novembre, il n’y avait pas beaucoup d’athlètes qui étaient au départ des Europe dimanche…

C’est clair. Après tout ceux qui étaient à Samokov avait été normalement invités sur le stage d’Ifrane. C’est difficile de forcer les gens à partir du moment où le cross n’est pas une discipline olympique. C’est compliqué car il n’y a malheureusement pas la même reconnaissance.