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France de cross : Chahdi avec maestria, Luis détonant

Hassan Chahdi a conservé son titre sur le long aux championnats de France de cross aujourd’hui au Mans, prenant le meilleur sur le triathlète Vincent Luis, et sur Morhad Amdouni à l’issue d’une épreuve de 11,6 km étouffante !

15h44’, hippodrome des Hunaudières, Le Mans, à quelques encablures du célèbre circuit des 24 heures. Les échappements pétaradent. Plus de 600 pieds trépignent. Ils caressent la pédale d’accélérateur, prêts à l’enfoncer pour enclencher 500 mètres en apnée et se sortir de la meute. Avant même le coup de feu, les pulsions du moteur montent (fort) en température. Interdiction de caler.

15h45’. Coup de feu libérateur.  Les cylindrées s’emballent. Toujours généreux, Morhad Amdouni prend les devants, sur un parcours presque impraticable par endroits. Un parcours ? Pardon, un cloaque. D’aucuns ont chaussé les pneus pluie. Ça ne change rien. Presque impossible de garder l’adhérence sur la petite boucle. Il faudrait des pneus agricoles, comme ceux de Thierry Guibault, qui a eu l’insigne avantage de courir dès potron-minet, avant que le parcours ne soit définitivement labouré. Si bien que la vraie gageure fut presque d’arriver au bout avec ses deux chaussures…

Morhad Amdouni mène toujours les débats, dans un petit groupe d’une dizaine.  Chute à l’avant ! Hassan Hirt glisse, cette fois-ci tout seul, sans balayette….Il finira 20e.

Hassan Chahdi lancé vers le doublé

Car il fallait se montrer prudent pour briller aujourd’hui. A l’instar de Vincent Luis, auteur d’une grosse remontée. Le numéro 3e mondial en triathlon l’an passé, qui lorgne la médaille et le titre olympique à Rio, était l’une des grosses attractions de ces France, et n’a pas déçu.

« Je pars toujours un peu derrière, mais je ne suis pas tant parti derrière que ça. J’ai géré ma course comme j’ai voulu la gérer. Je suis revenu de l’arrière, j’ai doublé les concurrents un par un ».

Dix minutes de course. Sortie de route pour Morhad Amdouni, qui tombe dans le « S » particulièrement piégeur. Il laisse ainsi filer les Marocains Othmane El Goumri et Mohamed-Reda El Aaraby, qui ne seront plus revus –dommage pour la lisibilité du cross, une fois de plus.

Vincent Luis et Romain Collenot-Spriet

Vincent Luis et Romain Collenot-Spriet

Derrière, Hassan Chahdi recolle sur son pote Amdouni. Ils forment un trio avec Abdel Ndemi, qui ne porte pas les trois lettres « ETR » (pour étranger) accolé à son dossard dans le dos, mais qui est bien Kényan, et ne compte donc pas pour le France.

Chahdi passe la vitesse supérieure et s’échappe, lancé vers le doublé après sa démonstration en 2015. « Je n’ai pas essayé d’aller chercher les deux étrangers, même si ça m’a motivé de les avoir en point de mire. Avec la boue, c’était difficile. Il fallait faire l’effort dès le début et, une fois l’écart creusé, prendre le moins de risques possibles car ça coûtait beaucoup d’énergie ».

Vingt minutes de course, à peine plus de la moitié sur ce parcours vraiment difficile. Les 12 000 spectateurs annoncés -5 000 de plus que lors des Europe de cross- n’assistent pas à une course de bolides, mais à un rallye-raid.

« Coup de poignard » pour Romain Collenot-Spriet

Morhad Amdouni grimace. Il se démène dans le cloaque, et voit surgir dans son rétro Vincent Luis, accompagné de Romain Collenot-Spriet. Mais ce dernier, très bon 18e des Europe de cross, cale, foudroyé par un point de côté. « Je me sentais super bien. Je ne sais pas pourquoi, j’attrape un coup de poignard en trente secondes. J’ai pensé à abandonner. Je retrouve un peu de jus dans le dernier tour car ma pointe de côté commence à s’en aller. C’est dommage, j’avais les jambes. Je crois vraiment à la médaille quand on remonte avec Vincent à deux tours de l’arrivée. Je suis hyper déçu, il y avait vraiment mieux à aller chercher » dira t-il plus tard, finalement 9e et 5e Français.

Morhad Amdouni à la bagarre

Morhad Amdouni à la bagarre

Dernier tour. La pluie fait son apparition et vient fouetter les chairs déjà meurtries des coureurs.

Hassan Chahdi a enclenché le régulateur et ne baisse pas régime pour réaliser le doublé, une semaine après avoir pris part aux France sur 3 000 m en salle, lui qui se lancera le 10 avril prochain sur son premier marathon à Rotterdam. Il voulait ainsi réitérer son schéma gagnant de 2015, et se mettre en confiance.

« L’objectif était de faire du rythme et faire surtout une compétition. Il faut gérer le stress, et ça ne s’apprend qu’en compétition, pas à l’entraînement. Ça ne s’est pas bien passé. C’était une première course. J’ai eu du mal à gérer plusieurs choses au niveau des émotions : une perche est tombée, je me suis pris un coup de pointes, ça m’a sorti de la course mais ça m’a servi pour aujourd’hui. Les départs en cross, tout le monde est nerveux, j’ai essayé de rester concentré sur ma course et de faire une course pleine » expliqua l’athlète coaché à l’INSEP par Jean-Claude Vollmer.

« Un titre national en cross a toujours la même saveur. Ce n’est pas le cas pour tout le monde mais, pour moi, c’est quelque chose d’important » poursuivit le champion de France du 10 km, regrettant avec raison le manque de considération dont font l’objet les crossmen (et women) –le statut de sportif de haut niveau ne s’applique ainsi pas pour eux…

Vincent Luis avait « gardé de la pression pour le dernier tour »

« J’étais venu pour la victoire donc je suis forcément très déçu de mon résultat. Au niveau cardio, j’étais bien mais les jambes ne suivaient pas. Je n’arrivais pas à tenir mes appuis, je n’avais pas de force. C’est décevant car je voulais le titre même si je sais qu’il y aura d’autres championnats de France » souligna Morhad Amdouni, finalement 3e Français à sept secondes de Luis et 31 de Chahdi.

On l’a dit, il fallait gérer son effort. « J’avais vraiment gardé de la pression pour le dernier tour » souffla Vincent Luis. Les boyaux gonflés à bloc (enfin pas trop quand même sur ce type de parcours), le Rémois alla chercher une médaille d’argent (« Très honnêtement, je m’attendais soit à faire 20e, soit faire dans les 10-15. Top 5, ça aurait été vraiment une satisfaction. Deuxième, c’est super »), à 24 secondes de Chadhi, qui va peut-être inciter pas mal de coureurs à plonger dans les piscines ou à enfourcher le vélo…

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Jean-François Pontier acquiesçait. Farouk Madaci pas forcément (on y reviendra).

« Quand j’ai commencé à m’entraîner avec Farouk, il me disait : ce n’est pas possible, vos dix bornes ne sont pas mesurés, ça n’existent pas des mecs qui courent en 29’ aux dix bornes (en triathlon). Et en fait, on peut encaisser des volumes terribles. 30 h d’entraînement, ce sont des semaines normales. Un athlète qui va s’entraîner 13 heures, ça fait toujours 17 heures de plus que lui ».

Stage au Kenya gagnant

Encore faut-il avoir le temps. Ce temps, Jérémy Jolivet, très bon et inattendu 7e Français, l’a eu trois semaines au Kenya prenant sur ses congés. « Il était monstrueux » glisse son coach Jean-François Pontier. L’employé à la mairie de Bourges au service des eaux, qui à l’accoutumée se couche à pas d’heure, a pu enquiller les entraînements et récupérer à sa guise.

Michael Gras, parti autour de la 30e place voire davantage, a fini en boulet de canon et termina au pied du podium, en dépit de la fatigue inhérente à son stage de sept semaines au Kenya.

Romain Courcières et Jérémy Jolivet

Romain Courcières et Jérémy Jolivet

Ce stage kényan s’est donc avéré gagnant pour les crossmen (Anthony Pontier a également pris la deuxième place chez les juniors) à la différence des « routards » en lice au semi-marathon de Paris (Timothée Bommier et Badre Zioini).

Romain Courcières, de retour à son meilleur, se classe 6e Français. Grosse course également pour Félix Bour, 12e (8e Français) et premier espoir, deux petites secondes devant Maxime Hueber-Moosbrugger. « Ça faisait quatre ans que je n’avais pas pu faire les championnats de France. La dernière fois, c’était en junior 1 où j’avais fait vice-champion de France (2012).  Là depuis, il y a eu des années des galères, des blessures ». Son coach Michel Poitel en était ému aux larmes, l’étreignant longtemps dans ses bras sous une pluie glaçante. « C’est grâce à tout le travail que l’on a fait ensemble que j’ai pu revenir. Ce n’était pas toujours pas facile. Il y a eu de grosses séances où je tirais la gueule car ça n’allait pas. Mais à force de sérieux, j’ai pu revenir ».

Ce France restera dans les annales

L’une des questions qui prévaut à l’issue de cette journée est la suivante : ce France fut-il l’un des plus durs ces dernières années ? Assurément oui. « Il y a eu Angers en 1986 et Castres en 1995 » se remémore Jean-François Pontier, manager du hors stade. La Roche-sur-Yon, c’était pas mal non plus (2010 et 2012) ? « C’était dur, mais ce n’était pas un parcours “complet“ avec de la boue ».

Les coureurs sur le court en témoignaient : aucun répit pour eux sur les petites boucles. La majorité avait l’impression d’être à l’arrêt.

Félix Bour (maillot bleu au milieu) et Maxime Hueber-Moosbrugger à droite)

Félix Bour (maillot bleu au milieu) et Maxime Hueber-Moosbrugger à droite)

« C’était vraiment dur de courir » soulignait Claire Perraux, médaillée de bronze. « On n’a pas de cross comme ça dans le Sud ! On se demande même s’il faut mettre les pointes dans le Sud ! ».

L’autre sempiternelle question consiste à se demander avec récurrence si le cross a un avenir. Oui, avec un France dans l’Ouest, sur un vrai parcours, visuel, et des spectateurs enthousiastes. Il n’y a pas besoin de boue artificielle, de parcours du combattant ou de fils électriques.

Car aujourd’hui, ce sont les coureurs qui ont eux-mêmes électrisé cette belle journée…

Les résultats du cross long hommes : cliquez-ici.

Texte : Quentin Guillon.

Photos : Yves-Marie Quemener.