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Emma Oudiou, « plus la même coureuse »

Emma Oudiou a réalisé l’une des grosses performances athlétiques du week-end, en s’emparant du record de France espoir du 3 000 m steeple (9’47’’87). Entretien.

Si Rénelle Lamote réalisa la grosse perf du week-end en descendant pour la première fois de sa (jeune) carrière sous les 2’ sur le double tour de piste, c’est le record de France espoir du 3 000 m steeple amélioré par sa coéquipière Emma Oudiou, junior l’an passé,  qui a interloqué les observateurs avertis.

« Il y avait une Suissesse (Fabienne Schlumpf, 24 ans) qui était devant moi, elle fait 9’40’’ (9’40’’63 ; son record : 9’37’’81 en 2014, également 13e aux Europe à Zurich, ndlr) et gagne la course. Je me suis entre guillemets contentée de la suivre. Mon coach m’avait dit que c’était elle que je devais suivre pour faire un bon chrono. Je la perds un peu de vue à un kilomètre de l’arrivée car je prends vachement de distance sur la rivière, mais je reste quand même vraiment satisfaite de mon chrono. D’autant que je dois vraiment travailler mes rivières, ainsi que la fin de course. Ça laisse présager un meilleur temps par la suite » raconte Emma Oudiou, 20 ans.

L’an passé, lors des séries au championnats du Monde juniors à Eugene, elle avait porté sa précédente meilleure marque à 10’12’’69 (améliorant au passage son propre record de France junior). Soit 25 secondes de gagner !

« Je pense que je suis plus pro dans ma vision de voir les choses »

« Je m’entraîne plus, j’aborde l’athlé et les entraînements d’une autre manière. C’est-à-dire que je m’entraîne vraiment dans l’objectif de faire des chronos. L’année dernière, j’avais eu un petit coup de mou dans la saison et ça a ralenti un peu ma progression » explique t-elle. Une autre manière ?

« Avant, j’étais plus, comment dire… Je me disais : “je fais mes entraînements, je suis contente. Je fais de bons chronos sur les compétitions, tant mieux, et si je ne les fais pas, c’est pas grave, je les ferais la prochaine fois“. Je pense que je suis plus pro dans ma vision de voir les choses : je m’entraîne avec de vrais objectifs, avec peut-être plus d’envie, plus de hargne » poursuit celle qui avait brillé chez les cadettes sur 1 500 m (4’26’’77 en 2012) avant de bifurquer vers le steeple, une distance de plus en plus prisée par les filles (elle a réalisé 4’22’’30 sur 1 500 m, nouveau record au premier tour des Interclubs).

Le déclic eut lieu au lendemain de la saison hivernale, et des résultats en-deçà de ceux escomptés (7e aux France Elite indoor sur 1 500 m ; 8e aux France de cross court).

« J’ai décidé de me réveiller et de me prendre en main »

Son coach Thierry Choffin (son portrait ici) raconte. « Elle était presque contente de faire 8e aux France de cross. Je lui ai dit : “si Rénelle avait couru, elle aurait été avec Claire Perraux (championne de France, ndlr), si Johanna (Geyer-Carles) n’avait pas arrêtée de courir pendant trois mois (pour ses études, ndlr), elle aurait été devant, et toi tu es contente de faire 8e !? Ce n’est pas possible“. Elle s’est mise à s’entraîner pour accepter d’être bonne en compète, et pas forcément être à fond à l’entraînement, donc accepter de faire du volume, du long, qui à perdre un peu les sensations de fraîcheur et de vitesse. Il y eu une prise de conscience et une inversion à l’entraînement. En deux mois et demi, comme elle est très douée, elle a franchi un cap incroyable. Là, ce n’est plus la même coureuse. Battre le record était l’objectif. Tout le monde au club l’avait parié, vu ce qu’elle faisait à l’entraînement » assure t-il.

« On en a parlé avec le coach et je savais pertinemment que si je voulais perfer, il fallait que je me réveille. J’ai décidé de me réveiller, de me prendre en main » narre posément Emma, qui a débuté l’athlé en benjamines à Fontainebleau, avant de rentrer au sports-études puis au pôle espoir.

Thierry Choffin développe. « Emma, c’est Emma, quoi ! Emma est une fille extraordinaire, qui est très douée, qui est intelligente et a tout pour elle. Sauf que c’est une fille qui a toujours un peu d’appréhension en compétition, qui ne sait jamais ce qu’elle doit faire. Moi, je vois bien ce qu’elle fait (à l’entraînement), mais il y a que moi qui le voit. Si son chrono peut-être une surprise de l’extérieur, ça ne l’est pas pour nous ».

L’athlé en priorité

Emma Oudiou, qui partage ses séances spé avec Aisse Sow et Cécile Chevillard, a augmenté la charge d’entraînement (de 5-6 l’a passé à 8-9 séances par semaine cette année), est partie à deux reprises en stage avec son groupe d’entraînement (Tenerife en janvier et la Réunion avant Pâques où « elle double tout le temps » dixit son coach) mettant aussi l’athlé au premier plan par rapport à ses études. « Je suis en deuxième année de licence d’histoire. Ce que je veux faire plus tard ? Je ne sais pas trop. Je fais ma licence car ça permet d’avoir un emploi du temps très très souple pour pouvoir m’entraîner davantage. L’année dernière, j’ai fait une bi-licence anglais et histoire. J’ai réussi à la valider sauf que c’était beaucoup trop lourd au niveau des horaires ».

Fort de ce chrono, la sociétaire de l’Athlé Sud 77 a pris la tête du bilan national (toutes catégories). Surtout, d’un trait, elle vient de franchir plusieurs marches sur l’escalier qui mène au niveau international. « Forcément, tout prend une autre dimension. Mon coach m’avait toujours dit que plus tard –en espoir-seniors- je pourrais avoir ma place en équipe de France sur piste. J’attendais en fait d’avoir un vrai chrono sur lequel me baser pour être sûre que je pouvais faire quelque chose. Ce chrono là me permet clairement d’avoir de vraies ambitions et me donne vraiment envie d’aller plus loin. Ça laisse aussi présager de belles choses pour les années à venir et les grands championnats, tout ça » resitue t-elle.

Faire ses premiers pas en bleu blanc rouge chez les seniors

Avec un premier objectif, celui qui faire « un premier pas dans le monde des seniors à la coupe d’Europe » (1), avant les championnats d’Europe espoirs en juillet prochain (9-12) à Tallinn en Estonie, où Emma Oudiou retrouvera ses coéquipières d’entraînement et de club Rénelle Lamote, et peut-être bien Camille Laplace.

« Rénelle, ça fait deux ans qu’on entend parler de plus en plus d’elle. Nous, les plus jeunes, ça nous donne envie de faire la même chose. Cela fait cinq ans que je suis rentrée en sports-études. Le groupe a toujours fonctionné comme ça. On a toujours vu les plus grandes perfer : il y avait Cécile Chevillard qui était plus vieille que nous et qui a commencé à faire des sélections en équipe de France (notamment 9e des Mondiaux juniors sur steeple en 2010 et 5e des Europe espoirs 2013 ; son record : 10’18’’27 en 2013, ndlr). Ça tire tout le groupe vers le haut, et on se tire toutes la bourre pendant les entraînements. C’est grâce à tout le groupe que l’on a une pareille qualité de travail et qu’on arrive à sortir des belles perfs » glisse Emma Oudiou, en lice aux Europe juniors à Rieti en 2013 (éliminée en séries) et 15e de la finale des Mondiaux juniors l’été dernier, à Eugene, où elle avait appris « à courir avec les meilleures mondiales ».

Emma Oudiou lors des Europe juniors à Rieti en 2013 - Photo Q.G

Emma Oudiou lors des Europe juniors à Rieti en 2013 – Photo Q.G

A long terme, le record de France senior, détenu depuis par Sophie Duarte, est-il envisageable ? Thierry Choffin se marre. « Euh, désolé, c’est combien déjà » ? 9’25’’62 (2009 à Rome). « Ah 9’25’’, c’est tendu, il va falloir du temps. Je croyais que c’était 9’28’’. Mais si elle continue, c’est une fille qui a le potentiel pour les faire ».

(1) La coupe d’Europe par équipes se déroule les 20 et 21 juin prochains à Cheboksary en Russie. Actuellement en tête du bilan national sur le steeple, Emma Oudiou est en pôle position pour figurer sur la distance en Russie. Mais Claire Perraux, Maeva Danois ou Ophélie Claude-Boxberger n’ont pas encore couru. Si l’une des  deux ou les deux allaient plus vite que ses 9’47’’87, l’athlète coachée par Thierry Choffin devrait disputer un autre steeple.

Photo de une : Emma Oudiou derrière Fatima Charkaoui à l’arrivée des France de cross court le 1er mars aux Mureaux (Photo Yves-Marie Quemener).