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Dopage : beaucoup d’efforts à faire

Le 1er octobre, Damien Ressiot a pris la tête du département des contrôles de l’Agence Française de Lutte contre le Dopage (AFLD). L’ancien journaliste de L’Equipe spécialisé dans l’antidopage, qui avait révélé en 2005 que les urines de Lance Armstrong contenaient de l’EPO lors de sa première victoire sur le Tour de France en 1999, évoque le scandale de dopage touchant la Russie et l’IAAF, et s’inquiète des subventions qui pourraient de nouveau (fortement) diminuer en France.

Avez-vous été surpris par le rapport de la commission indépendante (CI) de l’Agence Mondiale Antidopage (AMA) concernant le dopage organisé en Russie ?

Je n’ai pas vraiment été surpris mais j’ai en revanche été consterné par l’étendue des dégâts. Je ne pensais pas que le sport russe, que l’athlétisme russe était vérolé à ce niveau-là. A la conférence mondiale antidopage de Johannesburg en 2013, le laboratoire russe avait failli perdre son accréditation. On ne comprenait pas très bien si c’était uniquement en raison de problèmes techniques etc…ou si c’était déjà plus grave que çà. Ce n’est pas du tout nouveau.

Que pensez-vous du fait que la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) suive les recommandations de la CI et suspende la Russie de compétitions internationales jusqu’à nouvel ordre (1). Cela va-t-il vraiment faire avancer les choses, ou pas ?

Les choses n’avanceront que s’il y a une prise de conscience massive au niveau russe. Ce qui serait plus efficace et plus spectaculaire serait l’assistance de l’AMA (qui l’a d’ailleurs déjà proposée) pour réformer les structures antidopage en Russie. L’AMA a un rôle d’harmonisation des règles, elle grave dans le marbre la liste (des produits interdits) etc… mais elle est là aussi pour assister et apporter un savoir-faire agences nationales antidopage. Il faut doser la partie coercitive et la partie partenariat avec les Russes.

Ce qui est frappant, c’est que ce sont des enquêtes journalistiques qui sont à l’origine de ces scandales. Cela ne démontre t-il pas qu’il y a des failles systémiques au sein de l’AMA et des Fédérations internationales au niveau de la lutte antidopage (d’autant que Vitaly Stepanov, lanceur d’alerte, avait alerté l’AMA en 2013, un an avant le documentaire de l’ARD) ?

Première chose, et c’est l’ancien journaliste qui parle : c’est une très bonne nouvelle pour le journalisme d’investigation dans le sport, où il y a malheureusement de quoi faire, avec la corruption ou le dopage.

Je remarque que l’ARD qui est à l’origine de ce scandale (voir le documentaire ici) est une chaîne qui a toujours pris ses responsabilités, de manière déontologique. Ils ont stoppé la diffusion du Tour de France (à la suite des affaires de dopage, de 2012 à 2015, tout comme une autre chaîne allemande, la ZDF). A ma connaissance, c’est la seule rédaction dans le monde qui a constitué une équipe exclusivement dédiée à l’investigation antidopage. Donc ça porte ses fruits et c’est tant mieux.

Après, concernant l’AMA, je me garderais bien de les mettre en accusation car je ne connais pas exactement  la réalité des informations que le lanceur d’alerte leur avait transmises.

L’AMA a quand même un service d’investigation pointu. Depuis que je suis à l’AFLD, on a des relations continues, carrées et sérieuses. En matière d’investigation, toutes les agences nationales antidopage se sont dotées d’investigateurs. Tout le monde a compris que c’est prépondérant dans la lutte contre le dopage.

Yulia Zaripova, championne olympique du 3 000 m steeple à Londres en 2012 et qui devrait perdre son titre pour dopage (Photo Gilles Bertand)

Yulia Zaripova, championne olympique du 3 000 m steeple à Londres en 2012 et qui devrait perdre son titre pour dopage (Photo Gilles Bertand)

Sur France 24, le journaliste allemand auteur du reportage, Hajo Seppelt, relevait que le principal problème, selon lui, est qu’il n’y a pas de vraie volonté d’éradiquer le dopage dans les Fédérations internationales voire même à l’AMA , car au final, trop de cas positifs nuit à l’image du sport, sans compter les interconnections existants entre ces différentes entités (sans expliciter,  le rapport de la commission indépendante note par exemple page 32 l’existence « conflits d’intérêts actuels et potentiels » au sein du Comité Exécutif et du Conseil de Fondation de l’AMA).

C’est l’éternel débat relatif au conflit d’intérêt. Les Fédérations internationales sont là pour promouvoir leur sport, un spectacle, un show, et ont en même temps ont les pouvoirs disciplinaires. Je peux prendre deux exemples. L’un qui montre la voie est peut-être ce qu’a fait l’UCI, en créant une Fondation antidopage indépendante (CADF).

Après, l’IAAF faisait et continue de faire du très bon travail en matière d’antidopage, avec notamment les athlètes suspendus grâce au passeport biologique.

Il y a des dysfonctionnements que l’on connaît, mais qui ne sont pas à mon avis des dysfonctionnements systémiques généralisés. A l’IAAF, il y a des gens qui ont les mains dans le cambouis dans l’antidopage, des gens sérieux qui bossent et sont honnêtes. Il y a le contre-exemple de Gabriel Dollé, qui jusqu’à preuve du contraire est encore présumé innocent.

Le CIO a proposé de sortir l’antidopage de toutes les Fédérations internationales et de le confier à l’AMA. Il y a les pour et contre. L’AMA n’a pas, à première vue, vocation à s’occuper des contrôles. Ce n’est pas comme çà que son rôle a été conçu.  Il y a deux jours de travaux à Colorado Springs, ça va être intéressant (mardi et mercredi dernier, une étude de faisabilité va être menée afin d’étudier la proposition du CIO concernant les contrôles indépendants).

« S’il se passe quelque chose en avril qui ne correspond pas à la vision que Dick Pound avait de son boulot, on le saura très vite »

La CADF peut-elle est véritablement indépendante à partir du moment où c’est l’UCI qui la finance ? L’interrogation est similaire pour l’AMA, financée à parts égales entre le mouvement sportif et les gouvernements (les chiffres concernant 2015 ici)…

Potentiellement, ça peut toujours être compliqué. Mais je vous prends l’exemple  français. Le budget de l’AFLD provient du ministère des sports et les rôles sont bien séparés. Je peux vous assurer qu’il n’y a aucune ingérence du ministère dans la stratégie de l’Agence. On est une autorité publique indépendante et le ministère n’influe pas sur notre stratégie nos choix.

Pour la fondation du cyclisme je sais qu’en matière de contrôles antidopage, de stratégie etc.. l’UCI n’influe pas sur la Fondation.

Hajo Seppelt expliquait également sur France 24 qu’en avril ou mai, il serait très probable que la Russie soit autorisée à reprendre les compétitions internationales (et soit donc autorisée à participer aux Jeux Olympiques de Rio), du fait de leur influence à tous les niveaux (rien que dans le domaine sportif, la Russie a une emprise certaine, sans parler de la géopolitique). Qu’en pensez-vous ?

Je ne sous-estime pas le fait de la puissance politique russe, il faudrait être fou pour le faire,  mais cette commission est présidée par Pound. Et je peux vous garantir que lorsqu’il s’investit dans quelque chose, il va jusqu’au bout. S’il se passe quelque chose en avril qui ne correspond pas à la vision que Dick Pound avait de son boulot, on le saura très vite.

Au niveau français, sans bien sûr atteindre l’échelle russe, des contrôles peuvent-ils être cachés ou il existe des garde-fous ?

Structurellement, c’est complètement impossible. On utilise le système ADAMS et tous les partenaires de la lutte antidopage en France l’utilisent. C’est le système le plus digne de confiance car dès qu’un résultat de laboratoire est rentré, vous ne pouvez plus le toucher ni le cacher. Après, il est possible de ne pas rentrer le résultat dans Adams, ou d’étouffer certains no-shows. Le système n’est pas encore perméable à toute corruption. Mais en ce qui concerne la France, c’est complètement impossible.

En France, une baisse possible de 30 à 35% des contrôles

Et pouvez avoir des pressions des Fédérations nationales pour ne pas contrôler tel ou tel sportif –même si c’était le cas, vous ne le diriez sans doute pas !- ?

Ah non non. Je pourrais vous dire oui si c’était le cas. Mais ça ne l’est pas. En France, ça ne fait déjà pas partie de notre culture. Il y a évidemment des gens en France qui trichent, qui peuvent être corrompus, on est tous des êtres humains, c’est à nous de veiller à ce que ça n’arrive pas. Ce sont des humains comme les autres, le système n’est pas parfait. Mais organiser une telle corruption, je peux vous garantir que ce n’est pas possible. Tout simplement parce qu’on respecte les règles de l’AMA (2).

Les subventions de l’Etat ont diminué (lire l’article concernant le rapport annuel de l’AFLD pour l’année 2014 ici). La lutte antidopage devient donc de plus en plus compliquée à mener ?

Le budget de l’AFLD est en baisse depuis 6% depuis deux ans. Pour l’année à venir, si on s’en tient aux premières déclarations et décisions, ça s’annonce assez catastrophique puisqu’en termes de contrôles, on pourrait aboutir à une abaisse de 30-35%. C’est juste inacceptable. En termes d’affichage, ça serait ouvrir la porte à tous un tas de choses.

En ce qui concerne le sport amateur, la cour des comptes avait recommandé que l’Agence se focalise sur le haut niveau et laisse tomber le sport amateur. De mon point de vue, c’est aussi inacceptable. En travaillant sur les trafics pendant un an (2014-2015) à l’OCLAESP (Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique), je me suis rendu de l’étendue des dégâts au niveau amateur. C’est juste incroyable. (Il répète). C’est juste incroyable. On ne peut pas faire l’impasse sur cette population qui est la plus importante – les sportifs de haut niveau, ça concerne une population très réduite.

Les vrais sportifs vulnérables au niveau sanitaire, ce sont les amateurs. Et nous avons une mission de service publique qui est incontournable sur ce secteur.

L’Agence a bâti un système avec les commissions interrégionales de lutte contre les trafics (CIRAD) au nombre de douze.  Ils font du super travail, sont passionnés par ce qu’ils font.

Leur annoncer que l’on va faire 35% de contrôle en moins, c’est mettre par terre une machine de guerre que l’on a construite et qui est en train de fonctionner. Je ne vois pas aujourd’hui quelle politique pourrait assumer le fait de faire perdre la face au système qui a été mis en place.

« Je suis complètement ahuri quand je vois qu’il n’y aucun sportif lésé qui n’attaque pas en justice le sportif qui l’a lésé »

En 2014, l’AFLD  a mené 57% de contrôles en compétition et 43% hors-compétition. Si en plus il y a une diminution du volume de contrôles, sachant que ce sont les contrôles hors-compétition qui coûtent le plus cher mais sont les plus efficaces, il y avoir un souci.

L’objectif que l’on s’est fixés de faire 50-50. Face à cette baisse budgétaire, il faut que nous soyons de plus en plus intelligents dans la manière de cibler nos contrôles.

Une autre de nos priorités est de faire de plus en plus d’infractions qui ne sont pas analytiques -c’est dans le code mondial-, comme la détention de produits. Ce sont de choses sur lesquelles il faut faire un effort. Mais rien ne remplacera le contrôle. Des contrôles positifs en compétition, il y en a toujours, et cela a aussi un effet dissuasif, notamment chez les amateurs.

Le Kenya pourrait être épinglé d'ici la fin de l'année par la commission indépendante de l'AMA (Gilles Bertrand)

Le Kenya pourrait être épinglé d’ici la fin de l’année par la commission indépendante de l’AMA (Gilles Bertrand)

Il y a un problème récent  avec les préleveurs. Quel est-il ?

Le problème est simple et relativement compliqué. Les préleveurs, pour avoir un agrément en bonne et due forme, doivent suivre un véritable parcours du combattant. S’ils ne respectent pas tous les passages obligés de cette agrémentation, tous les avocats et athlètes procéduriers vont se précipiter dans ce genre de dysfonctionnements et vont chercher à aboutir à des vices de procédures. C’est arrivé une fois (avec le cas de la footballeuse internationale et du PSG Laure Boulleau). C’est quelque chose qui a toujours existé.

Lorsque j’ai commencé à travailler sur le dopage à L’Equipe, j’ai dû travailler sur le cas Dugarry, qui a été contrôlé positif à la nandrolone. Son avocat avait finalement trouvé que le préleveur qui avait contrôlé Dugarry n’était pas assermenté et il avait bénéficié d’un vice de procédure (lire ici).

C’est quand même complètement fou que tout le boulot réalisé (contrôles, au labo, les juristes de l’agence qui bossent là-dessus etc…) soit mis à la poubelle à cause d’un vice de procédure. Là-dessus, on doit être juste hyper exigeants, et on l’est.

A l’AFLD, « des gens passionnés »

Une étude réalisée par l’IAAF aux Mondiaux de 2011 à Daegu indiquait que 29% des athlètes interrogés (anonymement) déclarait avoir pris des substances interdites par le passé. Et le nombre de contrôles positifs sur l’ensemble du total des contrôles menés tourne autour d’1 % (au niveau mondial)…

Ça montre les efforts que l’on a à faire ! C’est sans commentaire. Après, même si je pense qu’elle était sérieuse, je suis sociologue de formation et j’aimerais bien connaître la manière dont l’étude a été construite car on peut faire des travaux de toute sorte en sociologie.

Peu importe, ce qui est sûr, c’est qu’il y a un gap (un écart) entre les gens qui se dopent et ceux qu’on attrape. Il n’y plus qu’à bosser. Et si en plus on a les moyens de bosser, c’est encore mieux.

Directeur des contrôles à l’AFLD, ça doit être un boulot à temps plein ?

Je travaille beaucoup plus que lorsque j’étais journaliste. Et tous les gens qui sont à l’Agence sont vraiment des bosseurs. Au niveau du personnel de l’Agence et du labo, il y a des gens formidables, tout comme au niveau des CIRAD. Ce qui caractérise tous ces gens, c’est qu’ils sont passionnés par ce qu’ils font. Ce sont tous des gens qui aiment le sport et qui donnent du sens à ce qu’ils font.

Notre mission n’a de sens que si on la centre sur la protection de ceux qui ne se dopent pas, par rapport à ceux qui se dopent.

Je suis complètement ahuri quand je vois qu’il n’y aucun sportif lésé qui n’attaque pas en justice le sportif qui l’a lésé. Il y a un préjudice qui est énorme. Si le sportif qui ferait ça gagnerait ? Je ne suis pas juriste, mais j’aimerais bien un jour qu’un sportif honnête ait le courage de le faire.

De part votre parcours, vous arrivez à regarder le sport avec un œil de passionné, en croyant à ce que vous voyez ?

Je suis un passionné de sport et je continue toujours à l’être car je suis persuadé qu’il y a des gens qui ne trichent pas et qui arrivent à performer de manière saine, et peut-être de manière moins linéaire que ceux qui trichent et qui sont performants sur toutes les saisons.

Et c’est en travaillant sur le dopage que je suis tombé amoureux du vélo. Aujourd’hui, j’adore çà, je regarde avec un œil de passionné.

(1) L’IAAF a publié un communiqué jeudi 19 novembre dévoilant les grands principes que la Fédération russe doit respecter afin que sa suspension soit levée : mesures coercitives et disciplinaires immédiates, établissent d’un cadre antidopage effectif et opérationnel, réformes structurelles et réglementaires pour réduire les incitations au dopage (comme par exemple criminaliser le trafic et la distribution de produits dopants), établissement d’un véritable programme antidopage, efficace et transparent, mise en conformité avec le code mondiale antidopage.

Une équipe de cinq personnes, nommée par l’IAAF, sera chargée de vérifier sur la Fédération russe se plie à ces réformes exigées. Le Norvégien Rune Andersen, un expert de la lutte antidopage à l’AMA, va diriger cette équipe. Les quatre autres membres, issus de la Fédération internationale : Abby Hoffman, Anna Riccardi, Frankie Fredericks, Geoff Gardner. Un rapport est attendu pour le 27 mars 2016.

(2) L’interview de Damien Ressiot a été réalisée mardi. Depuis, l’AMA a placé la France –comme cinq autres pays-, « sous surveillance » en l’enjoignant à se conformer à la législation antidopage d’ici au 18 mars 2016. Le Monde précise « qu’il ne manque plus que les décrets d’application pour que la transcription du code mondial antidopage dans la loi française soit effective » (deux décrets qui seront signés d’ici la fin de l’année selon Valérie Fourneyron, président de la commission médicale de l’AMA, citée dans L’Equipe du vendredi 20 novembre).

 

A lire également notre interview avec le conseiller scientifique de l’AFLD Xavier Bigard, paru dans le numéro 243 de VO2 Run, où il était notamment question de la conduite dopante.