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Comment contrer le blues après un marathon

A l’arrivée d’un marathon, à l’issue d’une longue et intense préparation et d’une attention entièrement focalisée sur l’objectif, la décompression peut guetter le marathonien. Yohan Durand (30 ans) et Sophie Duarte (33 ans), qui ont tout deux disputé leur premier marathon à Paris le 12 avril dernier, témoignent et livrent leurs conseils.

Lorsque la ligne bleue du marathon laisse place à la ligne d’arrivée, une autre ligne, virtuelle, peut sourdre chez certains coureurs. Plus sournoise, mieux vaut ne pas la franchir. Là, ce ne sont pas les jambes qui hurlent leur douleur et n’avancent plus, mais la tête. Nom de l’appellation ? Le blues du marathonien, pour caractériser cet état de vide parfois ressenti les quelques jours suivant le marathon.

Quand, au départ du marathon, le sas de compression laisse transpirer l’adrénaline pressant les muscles et l’esprit tout entier, se mue in fine en sas de décompression, duquel émane un certain état de langueur voire d’affliction…Comment esquiver ce contrecoup et éviter que Marathon Man se métamorphose insidieusement en Marathon Bad ?

Départ du marathon de Paris. Il n'est pas encore question de blues. Si c'est le cas, les 42,195 km seront longs !

Départ du marathon de Paris. Il n’est pas encore question de blues. Si c’est le cas, les 42,195 km seront longs !

« Honnêtement, je m’attendais à pire » entame Yohan Durand, deuxième Français pour son premier marathon le 12 avril dernier dans les rues de la capitale, en 2h14’00’’. « C’était un soulagement de me dire que c’était fait, qu’il y avait maintenant du repos. Je pense que si j’avais fait une contreperformance, ou abandonné, j’aurais fini frustré. Il  doit y avoir ce sentiment de déception que tu ne peux pas évacuer en faisant une compète après. Tu rumines. Là j’avais le sentiment du devoir accompli ».

Athlète professionnel, Yohan Durand pense, vit, dort et mange marathon depuis le début de sa préparation en janvier. Une organisation entièrement tournée vers l’objectif final, avec des semaines à 12 entraînements et 200 km avalés lors des pics. Même satisfait, le boomerang peut revenir en pleine face…

« S’occuper de soi »

« Tu as un peu ce sentiment mitigé où ce n’est pas évident de passer de 12 entraînements par semaine à rien du tout. Il y a un petit vide à ce niveau » concède t-il. « Je me suis dit que j’allais faire des choses que je n’avais pas l’habitude de faire. Je suis parti en stage (fédéral) en balnéothérapie quatre jours, pour débriefer. Je suis allé voir quelques uns de mes partenaires, j’ai ainsi passé quatre jours à l’armée (il est détaché de l’école des sports de la Défense de Fontainebleau, ndlr). J’ai essayé de garder une certaine occupation pour ne pas rester à rien faire, et justement faire des choses auxquelles on n’est pas habitué, comme s’occuper de soi, voir les copains » explique le Bergeracois.

S’évader, c’est ce que Sophie Duarte escomptait faire après son abandon aux alentours du 30e km, en raison d’une douleur « au fessier. Mais nous étions en avril, et mon ami était malheureusement en période d’études. J’étais aussi plus dans la recherche de soins, donc je n’ai pas pu partir en vacances. Ça été difficile. Je craignais une fissure du sacrum. Mais c’était en fait une grosse contracture, voire une petite tendinite invisible à l’IRM, du muscle piriforme (au niveau du fessier) » glisse la championne de France de cross.

Une douleur visiblement apparue à l’issue d’une séance de côte effectuée environ une semaine avant Paris. « Je pensais que c’était une douleur psychologique liée à l’approche de l’évènement. Mais non… C’était peut-être une séance qui n’était pas totalement adaptée, et c’est une erreur que je ne ferais plus » sourit-elle.

« C’était une énorme frustration dans le sens où tous les enchaînements que j’ai faits dans les 12 semaines se sont bien passés » reprend l’athlète coachée par David Heath. « J’avais passé le gros, j’étais revenu mentalement sur du positif. Il y a une frustration car je ne me suis pas montrée que je pouvais faire 42 bornes en moins de 2h30’. À l’intersaison, j’ai l’habitude d’aller à la piscine, de faire du vélo mais là, je n’avais plus du tout envie d’autres sports. Ça m’arrive peu. Il faut accepter d’avoir des moments plus durs, et il ne faut pas être dépressif dans ces moments. Même si ce n’est jamais facile » poursuit Sophie Duarte, qui élargit le débat.

Sophie Duarte : « Après un gros objectif, il y a toujours un état de dépression »

« Cet état n’est pas spécifique au marathon. Après tous les championnats que j’ai effectués, où il y avait de gros objectifs, comme à Osaka (5e des Mondiaux sur steeple en 2007, ndlr), ou aux championnats d’Europe de cross (victoire en 2013, ndlr), il y a derrière un état de dépression. Toujours. Je crois que c’est vraiment le sport de haut niveau et pas spécialement le fait de préparer un marathon ».

Peut-être que ce sentiment est davantage prégnant sur 42,195 km, au regard de la sempiternelle accumulation des kilomètres lors de la préparation.

Le blues du marathonien peut surgir aussi bien pour les athlètes de haut niveau que les coureurs lamba

Le blues du marathonien peut surgir aussi bien pour les athlètes de haut niveau que les coureurs lamba

Athlète de haut niveau ou coureur « lambda », la décompression est similaire. « 80% des gens s’entraînent le soir après le travail » resitue Pierre Messaoud, coach de Yohan Durand depuis ses débuts et d’une vingtaine de coureurs « loisirs », et lui-même marathonien (2h33’42’’ en 2007). « Et du jour au lendemain, on ne fait plus rien après le travail, ce qui fait qu’il y a un vide psychologiquement pendant une quinzaine de jours. On est un peu égoïste car on passe des heures à s’entraîner. Ce qui est important, que l’on soit athlète de haut niveau ou pas, c’est de faire des choses que l’on a jamais eues le temps de faire, c’est-à-dire profiter de la famille, des amis. On peut intégrer des activités de loisir, où on s’amuse, comme du bowling par exemple. C’est profiter de la vie. Chaque personne doit avoir son idée, sa solution pour entre guillemets occuper l’esprit, car physiquement on ne peut plus franchement faire grand-chose ».

Partager son aventure

Partager ses impressions, ses sensations les quelques jours suivants le marathon peut aussi s’avérer profitable. « Les coureurs que j’entraîne viennent discuter, débriefer, échanger. Ils se raccrochent quelque au club pour profiter de ces moments de discussion. Le groupe est un peu une famille. Chacun a ses objectifs, un marathon est aventure et c’est important de voir du monde avec qui partager » souligne Pierre Messaoud, 44 ans, et éducateur sportif pour des personnes handicapées à Bergerac.

Vient ensuite la reprise de l’entraînement, progressive, et qui peut débuter par « l’intégration de la natation ou du vélo, des sports portés il n’y a pas beaucoup d’efforts à faire au niveau articulaire » explique le coach de Yohan Durand.

Yohan Durand s'attendait à pire après sa première expérience sur marathon à Paris

Yohan Durand reconnaît une baisse de motivation dans les semaines suivants le marathon de Paris

Après environ quinze jours de coupure, Sophie Duarte a repris sous l’atmosphère salvatrice de Font Romeu, à 1 800 m d’altitude, où elle a ses habitudes. Comme un indispensable moyen de reprendre son souffle, au sein d’un environnement apaisant. « C’était la seule solution pour repartir, très clairement. C’est l’endroit où je suis tranquille, où j’écoute mon corps. J’ai besoin de ces moments, pour poser les choses : “ De quoi j’ai envie ? Quels sont mes buts, mes motivations ?“ J’adore courir, les objectifs de haut niveau, j’aime gagner. Il y a des objectifs très clairs dans ma tête, qui sont les Jeux de Rio et les championnats d’Europe de cross (Toulon-Hyères en décembre 2015). Ces deux choses sont à l’encre noir et on travaille avec mon entraîneur pour remplir ces objectifs et ne pas passer à travers ».

Fraîcheur mentale

Yohan Durand veut désormais dérouler le fil du marathon, après une carrière de pistard entrecoupé ces dernières années de multiples blessures.

« J’ai fait une à deux sorties vélo et deux footings de 30-35’ par semaine avec un peu d’étirements et de condition physique, pendant quatre semaines. Je voulais continuer à solliciter mes tendons et mes articulations plutôt que de faire du repos. Mais c’est simplement histoire de s’aérer l’esprit, de tourner les pattes sans aller au carton, juste pour la plaisir d’aller à l’entraînement » précise t-il.

Si la plupart des marathoniens de printemps basculent l’été sur la piste, le Bergeracois ne se « presse » pas, et se focalise uniquement le prochain marathon, sans doute Berlin en septembre. « Mon coach aimerait que je me focalise sur les courses qui viennent mais j’avoue que j’ai un peu de mal. Je ferai peut-être une ou deux compètes si on arrive à en trouver (5 000 m et/ou 10 km) ».

Une moindre motivation qui s’explique surtout par l’impérieuse nécessité de recouvrer une fraîcheur mentale avant de repartir début juillet « à 200% dedans. J’ai pris le temps de bien récupérer. Je veux faire trois gros mois de préparation, partir tout juillet et août à Font Romeu comme je l’ai fait à Gujan-Mestras, pour bien me préparer pour le prochain marathon, et peut-être pas forcément me disperser en attendant. Pour être frais mentalement, il faut être prêt dans la tête. Ça demande beaucoup d’énergie et d’efforts ».

Un moyen de se préserver physiquement, mais aussi et plus sûrement de conserver tout son énergie mentale afin de quérir à sa prochaine tentative les minima pour les Jeux Olympiques (qui devraient tourner aux alentours des 2h10’30’’ – 2h11’’).

Des minima qui représentent une autre ligne d’arrivée, elle aussi virtuelle mais beaucoup moins perfide, car dessinée autour des cinq anneaux olympiques…

Photos : Yves-Marie Quemener.

Cet article est paru dans les pages conseils du numéro 242 de VO2 Run. Retrouvez également le numéro 243 de VO2 Run, actuellement en kiosque et disponible ici.