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Championnats d’Europe : Mahiedine Mekhissi, la réponse avec le titre sur 1 500 m

Il faut reconnaître une chose à Mahiedine Mekhissi : qu’on l’apprécie, ou qu’on ne l’apprécie pas, qu’on doute de ses performances, ou que l’on n’en doute pas, le Rémois a du répondant. Une capacité de réaction aux évènements contraires assez singulière. Plus que ça : un caractère bien trempé qui fait le sel des grands athlètes. « En faisant les séries le lendemain matin d’une nuit où il n’a pas dormi et où il était complètement anéanti, franchement qui peut faire ça ? Il n’y en a pas beaucoup » abonde Philippe Dupont, à la double casquette : manager du demi-fond tricolore et coach du Rémois depuis un an et demie.Il fallait avoir du cran pour revenir dans l’arène, vendredi matin, au terme de la folle soirée de jeudi soir, où après avoir glané sans sourciller et avec aisance son 3e titre sur le steeple, il s’était vu signifier sa disqualification après le fameux protest espagnol (un recours au TAS, le Tribunal Arbitral du Sport, pourrait être envisagé). Yoann Kowal était monté sur la plus haute marche du podium, le lendemain (le podium avait été reporté), l’Espagnol Angel Mullera, au passé trouble et sulfureux, sur la 3e marche. « J’ai un sentiment mitigé. Je ne peux pas savourer à 100 %. J’ai beaucoup de pensées pour Mahiedine. Je n’arrive pas à m’ôter de la tête ses petits mots d’encouragement qui ont été si importants avant la course pour que je m’accroche » déclarait le Périgourdin en conférence de presse à l’issue du podium, vendredi, où il avait manifesté son soutien à son compatriote en délaissant un temps la première marche. Marquant  ostensiblement sa désapprobation, en posant aux côtés du Polonais Krystian Zalewski, 2e, avant de finalement partager la photo et le podium à trois. « J’espère vraiment qu’il va faire une médaille sur 1 500 m pour que ça me déleste un peu de ce poids et qu’on aille boire un coup ensemble ». Le pauvre Yoann Kowal, qui a subi des péripéties pour lesquelles il était complètement étranger, a été exaucé. « Jeudi soir, quand il est déclassé » raconte Philippe Dupont, « je vais le voir après le contrôle antidopage. Je lui dit : “Mahiedine, demain tu remets ça, tu fais le 1 500“. Il me dit juste : je sais pas Philippe, je vais voir“. Je lui réponds : “si, si tu vas le faire, je te connais, tu auras la ressource pour le faire“. Il n’a pas moufté. Il n’a jamais été question de remettre en cause le 1 500 m de sa part. Jamais. Ça montre le caractère de cet athlète ».

« Je n’avais jamais eu ces sensations là »

Vendredi, séries du 1 500. Le Français, qui a reçu de nombreux messages de soutien (Mo Farah, le biathlète champion olympique Martin Fourcade, le judoka champion olympique Djamel Bouras mais aussi « des chanteurs » dit-il) passe le cut.Samedi. « J’ai retrouvé le Mahiedine agréable que j’avais en stage avec moi. On s’est isolés : on a fait un entraînement tous les deux sur un petit stade que l’on a trouvé à côté de l’hôtel. J’avais l’impression de retrouver la plénitude de lorsque nous sommes en stage. Il y avait du calme chez lui ». Le calme avant la tempête. Car le Rémois « bouillonne » comme il l’a souligné après-coup. « J’étais peiné en regardant le podium de Yoann. Je me suis dit : “demain, ça sera à mon tour“. ça m’a donné la rage pour aujourd’hui et je suis fier. J’étais un guerrier. Je n’avais aucune pression, je  n’ai jamais eu ses sensations là. J’étais tellement déterminé que j’avais le sentiment que rien ne pouvait m’arriver. J’étais tellement costaud : aujourd’hui, j’étais un tueur. J’ai su me remobiliser en 48 h, alors que ça fait trois nuits que je ne dors pas ». Dimanche 15h05, début de l’ultime session de championnats décapants. Départ du 1 500 m. La course, comme prévue, est éminemment tactique. Donc propice aux bousculades et incartades en tout genre. 1’03’45’’ au tour. 2’10’’2 aux 800 mètres, c’est lent. Très lent. Et cette finale va prendre un tour dramatique. Premier acte, virage à 550 m de la ligne. L’Irlandais Ciaran O Lionaird, trébuche et tombe assez violemment. Première alerte pour Henrik Ingebrigtsen, champion sortant et grand favori, fort de ses 3’31’’46 à Monaco, qui manque de tomber lui aussi.

« J’ai lâché tout ce que j’avais en moi »

On vient de passer les 1 100 m. Mekhissi, jusque là caché dans le peloton, constamment en quête de relâchement en agitant ses bras vers le tartan, se replace facilement. Très juste tactiquement, il fait ce qu’il faut au moment idoine. Car l’Allemand Florian Orth se prend les pieds dans le tapis. Il résiste, résiste mais tombe. Et entraîne dans sa chute le Britannique Charlie Grice et l’Ukrainien Stanislav Maslov. Le Norvégien Ingebrigtsen, englué au milieu du peloton, est mal placé quand ça démarre. Mekhissi est passé devant, a mis un coup d’œil dans le rétro. Il n’a rien vu, il s’apprête à mettre un brin.  Et il envoie. « La force, je l’avais gardée en moi. Au départ, je n’avais qu’une envie, c’était d’éclater. Il y avait une rage intérieure qu’il fallait canaliser. Et j’ai su le faire pour attaquer au dernier 400 m et lâcher tout ce que j’avais en moi. J’ai tout lâché dans le dernier tour. C’est la plus belle des réponses que je pouvais donner. J’étais seulement venu pour gagner » narra t-il posément par la suite.

Derrière, c’est désorganisé. Le trou est abyssal dans la ligne opposée. Ingebrigtsen tente de recoller, se détache du reste des poursuivants. Mais l’écart est irrémédiable. Dernière ligne droite. Que va-t-il faire ? Non surtout, pas le maillot ! Le double vice champion olympique du steeple se retourne, sait qu’il va gagner. « J’ai profité, savouré ». Il lève les bras vers le ciel, le signe de la victoire, et expulse toute sa rage. « Ouaaaah » lance t-il dans un cri guttural, extatique. Il ralentit d’une manière abrupte avant de franchir la ligne d’arrivée. 1’06’’ environ, voire un peu moins sur le dernier 500 (52’’17 sur le 400), en freinant des quatre fers…Sans ralenti par la bousculade –mais le placement fait partie intégrante de la course- Henrik Ingebrigtsen ne l’aurait sans doute pas emporté…Sa fin de ligne droite est interprétée comme une provocation par une partie du public. Les sifflets montent des gradins. « Mahiedine, ce n’est pas non plus un antisportif. Il n’a pas d’arrogance dans ce qu’il fait. Bien sûr, il y a une petite pointe de revanche, mais il veut avant tout des médailles et se faire un palmarès de légende ».

« La plus belle course de ma vie »

Mahiedine Mekhissi, dans un premier temps, n’en a cure. Il vient enlacer son coach Philippe Dupont, dévasté par la polémique ayant suivi la disqualification de son athlète. D’ailleurs, lors de la finale du steeple, l’ex coureur de 800 était particulièrement tendu durant la course. Pressentait-il ce que ce qu’il se tramait ? « Je ne sais pas pourquoi. A Moscou, j’étais beaucoup moins tendu. Peut-être est-ce parce qu’il n’a pas le droit à l’erreur » avait-il alors expliqué avant que le tourbillon n’emporte tout. Là, c’est le soulagement qui prédomine. Il pourrait parler pendant des heures, Philippe Dupont. La parole, comme pour expurger tous ces avatars. Mekhissi se présente aux photographes au fond de la ligne droite. Les sifflets redoublent. Mekhissi ne comprend pas. « Mais pourquoi faîtes-vous ça ? » dit-il avec ses bras. Il intériorise et s’en va sur son tour d’honneur. Il dira un peu plus tard : « Les sifflets, c’était une minorité. Ce sont des personnes qui ne connaissent rien au sport et qui viennent manger des chips ».

Historique, à tous points de vue

Car les sentiments des spectateurs du Letzigrund oscillent. Mekhissi est applaudi, finit son tour d’honneur en signant des autographes. « Merci, c’est gentil » répond-il aux gens qui le félicitent, ceint de sa drapeau tricolore. Dans une salle de conférence de presse pas loin d’être bondée, on le scrute. Les journalistes étrangers le titillent. Sans élever la voix, il répond calmement, avec humour, parfois. Il avait dégommé la mascotte en 2012 à Helsink ?  Cooly –la mascotte zurichoise- était-elle trop forte à bouger, interroge pince-sans-rire un journaliste britannique. « Elle n’est pas venue me voir » se marre intérieurement le Français. Sacrée réplique, spontanée. Il a pensé à ôter son maillot à l’arrivée ? Long silence. « Si c’était à refaire, je le referai. J’ai l’impression que l’on n’a pas le droit de fêter sa victoire. C’est un règlement à la con, et je ne le connaissais pas. Personne ne m’enlèvera le bonheur que j’ai ressenti sur le steeple. Dans mon cœur, c’est moi le champion d’Europe ». Mahiedine Mekhissi a répondu sur ce 1 500 m, « la plus belle course de (s)a vie ». Il pouvait devenir le premier athlète à réaliser le triplé sur le steeple (seul le Polonais Bronislaw Malinowski s’est imposé à deux reprises consécutivement, en 1974 et 1978). Il pouvait devenir le premier athlète à réaliser le doublé 1 500 m –steeple aux Europe, exploit majuscule. Mais il est entré dans l’histoire –athlétique et sportive, tout court-, d’une autre manière. « Car ce que j’ai fait, personne ne l’a fait avant. Personne n’a été disqualifié pour avoir retiré son maillot ».