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Championnats d’Europe : Christelle Daunay, la grande Dame du marathon

L’éloge de la discrétion. L’éloge de la patience. L’éloge de l’abnégation. Christelle Daunay représente tout cela à la fois. Comme elle le soulignait à l’issue de la course, sa médaille d’or vient concrétiser un palmarès éloquent sur les 42,195 km : 3e à New York en 2009, 5e en 2010, 5e à Chicago en 2011 et 4e à New York en décembre dernier. Ce titre dit également tout le travail de l’ombre, que les spectateurs et téléspectateurs n’ont pas vu. Ces kilomètres avalés, 180 pour les plus grosses semaines en juillet. Ces moments de douleur absorbés quand les séances s’enchaînent, quand le corps ne veut plus répondre, quand les quadriceps sont tétanisés par l’accumulation des efforts. Mais qu’il faut aller au-delà du seuil de la douleur. Ces sacrifices consentis –familiaux, sorties avec les amis- pour privilégier la récupération, inhérente à la performance. Ces instants de doute également, pernicieux, quand la multiple recordwoman de France (10 000 m, 15 km, 20 km, semi, 25 km, marathon) se blesse à quelques encablures des JO de Londres. Elle avait prévu de stopper sa carrière. « J’étais frustrée ne pas avoir abouti cette préparation olympique » souffle t-elle.

« C’est un travail. C’est la vraie professionnelle du marathon »

Elle s’en nourrit, repart. « Ça s’est bien passé au marathon de New York  (4e en novembre 2013) », quelques semaines après un 10 000 m très probant aux Mondiaux de Moscou (10e). La dynamique est réenclenchée. A la fin de l’année, début 2014, la décision est prise. A Zurich, ce sera le marathon. « C’est avant tout moi qui est pris cette décision. Je suis rentrée dans le cadre qui se met en place progressivement (le projet marathon). Etant leader féminine et en général, je me devais de porter les couleurs de la France dans cette discipline. Beaucoup me réclamaient en équipe de France sur marathon : les proches, les supporters, les médias, tout le monde. Je suis avant tout marathonienne. C’était aussi ma discipline » glisse la 20e des JO de Pékin en 2008 (qui constituait son dernier marathon en championnat). « C’est elle la patronne : elle décide, et nous on met tout en œuvre pour qu’elle réussisse » abonde son coach Cédric Thomas. La sociétaire du Sco Ste-Marguerite monte en puissance tout au long de la saison : 3e aux France de cross long, elle réalise son meilleur résultat en grand championnat, a ux Mondiaux de semi à Copenhague, frayant avec les Africaines de l’Est, 7e en 1h08’48’’. Et s’offre, après Big Apple, une seconde fois le scalp de Valéria Straneo, vice-championne du Monde à Moscou, pour une poignée de secondes. Le 24 mai, victoire en République Tchèque, toujours sur semi, 1h09’17’’. La confiance s’inocule pas à pas, irréfragable. De la vitesse sur piste pour briser la monotonie en mai-juin, avant la ligne droite finale vers le 16 août, longue, sinueuse, pas dénuée de pièges. Avec ce couperet de la blessure sur la tête, qui peut scier son rêve à tout instant.

« Je l’ai fait. I can do it »

Fin juin, reconnaissance du parcours. Essentiel, primordial, décisif. « C’est un travail. C’est la vraie professionnelle du marathon » témoigne Cédric Thomas. Elle ne fait pas les choses à moitié. Le parcours, tracé dans les entrailles de Zurich, avec en toile de fond le lac éponyme, est sélectif, très sélectif, avec son mur précédé d’un faux plat, à parcourir quatre fois. Et la descente, traumatisante, qui va avec. « Le problème, c’est pas la côte, c’est la descente. On l’a travaillé sur des sorties vallonnées, dans le bois de Vincennes ou à Lyon (où elle a effectué un stage en juillet). Il n’y avait pas d’allures imposées. C’était simplement : “je travaille musculairement, je prépare mon corps aux sollicitations que  j’aurais dans les quatre tours“. Car les fibres travaillent déjà bien quand on fait 180 km par semaine » poursuit Cédric Thomas. Christelle Daunay est en forme, en grande forme. A trois semaines de l’échéance, l’entraînement est « allégé ». Jeudi 14, lors du point presse, elle est sereine, sûre de son fait. « Je viens pour l’or ». 9 heures, Bürkiplatz, face au lac. Jour J, heure H. La course s’emballe d’emblée. Le groupe de tête s’effiloche. 17’20 » aux 5 km, bases 2h26’. « C’est parti un peu vite pour un début de course » s’inquiète le manager du hors stade Jean-François Pontier, posté au ravito des kilos 5, 15, 25 et 35. « J’imaginais qu’avec le parcours, la course serait plus groupée. Ça se décante très vite ». La première bosse est passée. Sept filles dans le groupe de tête, après à peine une demi-heure de course, alors qu’une violente averse balaie leur visage. Tempo rapide, quelques grains, remember Yohann Diniz…

Le groupe de tête au 12e

L’une des trois favorites, la Portugaise Jessica Augusto, cède du terrain. « Attention, elle gère » prévient Jean-François Pontier. Christelle Daunay est aux avant-postes. La tactique est simple. Elle vient pour la gagne. Corollaire : « elle ne doit pas laisser partir » souligne le manager du hors stade. Mi-parcours : 1h12’33’’. Autour du 25e, Valeria Straneo et Christelle Daunay se détachent inexorablement. La Croate Christina Nemec, et la Turque Elvan Abeylegesse sont décramponnées. Seilergraben, au pied du 3e passage de la bosse, peu après le 25e. On attend la tête de course. Les enceintes crachent. « Straneo push the pace » s’égosille le speaker sur la ligne d’arrivée, à deux kilomètres à vol d’oiseau. Les motos de tête. Au coin du Starbucks, Straneo vire à droite, suivie comme son ombre par la Française. Le faux plat est avalé, en guise d’entrée. Les Suisses ont le sens de l’hospitalité : le digestif est servi avant le plat de résistance. Replat. Puis on mange. On déguste. On se goinfre. 250 mètres à près de 10-12%. « Elles font très mal » corroborait Christelle Daunay. La Française lâche un ou deux mètres. « Je les ai montées à mon rythme pour ne pas me faire mal car je savais qu’on pouvait revenir dans les descentes sans problèmes ». Tactiquement parfait.Le duel s’engage. Palpitant, haletant, indécis. Retour au ravito avec Jean-François Pontier, qui communique par radio avec Pascal Chirat, manager de la marche, placé à l’opposé du Limattquai avec le médecin Jean-Michel Serra, au second poste de ravitaillement (10, 20, 30e). « Oui, il faut faire attention à la Portugaise, mais elle est seule et prend du vent ».1h43’15’’ au 30e. « Sur ce parcours, c’est monstreux » relève Jean-François Pontier. Corinne Herbreteau-Cante passe, en pleine détresse, en raison d’une contracture au mollet. Il lui reste 18 km*… « Christelle est assez bien. Elle est active dans la course. Elle ne subit pas » poursuit le Clermontois. « Il ne faut pas attaquer dans la côte. Mais le faire après, sur la dernière partie de plat. Mais elle a l’air vraiment forte. C’est une fille qui n’a jamais déçu sur marathon, quand sa préparation s’est bien déroulée ».

En bas de la bosse, dernier passage, km 35 et quelques

Dernier passage dans la bosse, à moins de sept kilomètres environ de l’arrivée. Choc de titanes, course de mutantes. Christelle Daunay serre les dents, elle monte au train, légèrement décramponné. Mais son visage dit encore sa fraîcheur. Derrière, ça perd du temps, mais rien n’est fini, a fortiori sur marathon. Vite, l’arrivée. Jean-François Pontier n’est plus au ravito. Il sait, il a compris. L’histoire s’écrit.36e km, au sortir de la bosse, Christelle Daunay a pris les devants. La tactique est appliquée à la lettre. Un mètre, puis deux, puis trois. « Ça tapait dur musculairement » précisait ensuite la sociétaire du Sco Ste-Marguerite. Mais elle s’envole, inexorablement. 40e, trois secondes d’avance. Sur la ligne, les journalistes français, qui pensaient avoir quartier libre en cette mâtinée, ont quitté la couette après avoir perçu quelques notes de la Marseillaise à la télé…

Dans la bosse, dernier passage

Christelle Daunay remonte le fil d’Arianne, cette ligne bleue symbolisant la distance la plus courte (pardon, violette à Zurich) qui l’a conduit là-bas, vers l’arrivée à Bürkiplatz. Elle a trouvé la sortie. « Pour tout le travail que j’ai fait, pour les sacrifices, pour l’équipe de France. C’est mérité. Moi aussi je vais avoir cette médaille d’or » se dit durant ces quelques instants la multiple championne de France.41e km. « Là, je suis sûr, sûr de gagner » confie t-elle après coup. Un kilomètre et cent quatre vingt quinze mètre de bonheur. Les jambes étaient tétanisées, la douleur musculaire était trop forte à l’entraînement ? Voilà pourquoi. Pour cet instant extatique, qui à bientôt 40 ans, va couronner la deuxième championne d’Europe la plus âgée de l’histoire, dans la foulée de Jo Pavey. Pour cet indicible bonheur de franchir la ligne d’arrivée d’un marathon, pour la première victorieuse. Pour l’immense satisfaction de s’être donné un objectif, et d’avoir répondu présente le moment idoine. 2h25’14’’, le chrono s’immortalise. Record des championnats (2h26’05’’ par Maria Guida en 2002 à Munich). Première médaille aux Europe depuis Maria Rebelo (bronze) en 1990 à Split. « C’était royal » résume Annette Sergent, elle aussi médaillée à Split (3e du 10 000 m), qui éclate en sanglots.  Christelle Daunay savoure. Elle souffle un peu plus tard, sans effusion de joie comme à l’accoutumée : « Je l’ai fait. I can do it. Je la voulais et ce n’étais pas simple. Le chrono le montre. Ça été très vite. Il fallait être là ». Elle le fut. Elle est la grande dame du marathon. Avec un « D » majuscule, pardon.

Corinne Herbreteau-Cante finira pour le classement par équipes, très courageuse, dernière en 3h02’49 » -une belle leçon- après Marta Komu, 46e en 2h47’34 ».

Les résultats : 1. Daunay, 2h25’14’’ ; 2. Straneo, 2h25’27’’ ; 3. Augusto, 2h25’41’’ ; 4. Nemec, 2h28’36’’ ; 5. Abeylegesse, 2h29’46’’.