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Au cœur du système russe de dopage (Partie 1)

Voici la retranscription de l’interview de Vitaly Stepanov, ex employé de l’agence antidopage russe et au cœur du scandale de dopage qui ébranle actuellement l’athlé et le sport russe en général.

En décembre dernier, le reportage du journaliste allemand Hajo Seppelt, intitulé : « Les secrets du dopage : comment la Russie fabrique ses champions » a mis au jour la manière dont le système russe fonctionnait en matière de dopage (le reportage est à visionner ici ; alors que l’IAAF a aussi été mis en cause, lire également ici). En janvier dernier, une pléiade d’athlètes, dont des marcheurs ayant trusté (et volé) plusieurs podiums internationaux qui ont été suspendus (lire ici).

Fin avril, le site Athletics Illustrated a reçu et publié l’intégralité de l’interview de Vitaly Stepanov, ex employé de l’agence antidopage russe (RUSADA) et l’un des principaux protagonistes du documentaire d’Hajo Seppelt.

Il est précisé que la version de cette interview, publiée en Russie fin mars, fut édulcorée, concernant le ministère des sports russes, car les deux journalistes russes (Evgeniy Slusarenko et Natalia Maryanchik) qui ont réalisé l’entretien (publié sur deux sites différents : ici et ici) n’étaient pas prêts à perdre leur travail. Ce qui n’a toutefois pas empêché le ministère de désapprouver cette interview.

Contacté, le responsable d’Athletics Illustrated, Christophe Kelsall, a précisé : « J’ai promis de garder le secret concernant la source de cette version intégrale. Je sais que les journalistes russes ont dû couper d’importants passages afin de ne pas être renvoyé, ou pire ».

Voici donc la première partie cette interview (les mots en italique sont des précisions de VO2) :

« J’espère que le ministre des sports sera renvoyé »

Vitaly Stepanov est un ex employé de la RUSADA (agence antidopage russe), et l’un des protagonistes du controversé documentaire allemand intitulé : « comment la Russe fabrique ses champions ». Pour la première fois, il donne une interview et répond à toutes les questions sensibles.

Vitaly Stepanov, commençons par le début. Comment êtes-vous devenu employé de la RUSADA ?

A la fin de l’année 2007, j’ai vu une annonce dans le journal concernant une entreprise qui embauchait des contrôleurs antidopage. J’ai appelé début 2008 le numéro indiqué, et il se trouve qu’il s’agissait du ministère des sports. Pendant l’entretien, on m’a dit qu’une agence antidopage se créait, et que tout partait de zéro.

Ils cherchaient des jeunes gens motivés qui aimaient le sport et étaient prêts à construire les activités de la nouvelle organisation, en conformité avec le code de l’AMA (Agence Mondiale Antidopage). Tout cela était très attirant, et je n’avais aucun doute sur le fait qu’on me disait la vérité. Après l’entretien, j’ai reçu un appel et j’ai été invité à commencer à travailler le 1er février.

Quelle est votre CV ? Vous êtes un médecin ? Et pourquoi ce poste était-il intéressant pour vous ?

J’ai fait des études dans le management sportif, mais je n’ai pas été diplômé. J’adore l’athlétisme. Je suis un coureur, mais je ne cours pas à haut niveau. Je n’ai pas de diplôme médical, mais un contrôleur antidopage n’en a pas besoin.

Que s’est-il passé une fois que vous avez commencé à travailler (pour la RUSADA) ?

J’ai participé à plusieurs conférences, avec des représentants de l’AMA. J’ai traduit plusieurs parties du Code. Quelques autres personnes travaillaient avec moi début février, mais j’ai été le seul à rester jusqu’à la fin avril, lorsque le premier salaire a été versé. Bien sûr, il y avait des doutes si quelque chose aboutirait de tout ça. Mais au début, je sentais que les personnes essayaient de vraiment faire du bon travail.

Quand avez-vous réalisé que ce n’était pas le cas ?

Il y a eu plusieurs épisodes, mais comme je n’étais pas expert, je pensais au début que certaines choses ne semblaient pas correctes. Par exemple, j’étais une fois mandaté pour un contrôle antidopage sur une équipe de baseball. Chaque athlète qui venait pour le contrôle avait le passeport de quelqu’un autre. J’ai refusé de prélever les échantillons et je suis parti. En athlétisme, on m’a proposé de l’argent pour ne pas prélever un échantillon, et la personne qui me l’avait proposé était le vice-président de la Fédération !

Dites-nous en plus sur cet incident.

Cela s’est déroulé lors des championnats juniors russes, à Chelyabinsk en 2008. Nous étions là-bas avec un autre contrôleur. Sur le 400 m féminin, une fille du coin a terminé 2e, et bien sûr, elle a été choisie pour le contrôle en tant que médaillée. Mais c’est son coach qui s’est pointé. Il est allé vers mon collègue et lui a dit de faire comme avant, de ne pas prélever d’échantillon. Mon collègue lui a dit que ce n’était plus possible.

Le coach est ensuite venu vers moi, et je lui ai confirmé que nous devions prélever l’échantillon de son athlète. Ensuite, à la demande du coach, le vice-président de l’ARAF (la Fédération russe), Georgiy Necheuhin (qui est décédé il y a quelques années) est venu au local où se déroulaient les contrôles. Il a commencé à me proposer de l’argent, ce que j’ai refusé. Plus tard dans la soirée, un des chefs de la RUSADA m’a demandé de ne pas collecter l’échantillon de l’athlète. Le lendemain, la même fille a été contrôlée au hasard après le relais, mais cette fois-ci, personne n’est venu me voir. Le problème avait été résolu sans moi.

Il y a eu pleins de situations similaires dans beaucoup d’autres sports. J’étais au début surpris, puis j’ai progressivement commencé à réaliser que je n’étais soutenu par personne quand je me plaignais (de ces méthodes).

Est-il vrai que vous avez été viré de la RUSADA ?

A la fin de l’année 2010, on m’a dit que la RUSADA se restructurait. A ce moment, j’étais cadre dans le département de l’éducation. C’était à l’époque le désordre au sein de l’organisation, et personne ne savait ce qui allait se passer. Mais à la fin février 2011, j’ai été averti que j’étais viré. Avant cette notification, j’avais déjà reçu des missions pour mars, et soudainement, on annonçait que la RUSADA n’avait plus besoin de spécialistes avec mes compétences.

Seriez-vous resté si vous n’aviez pas été licencié ?

Oui.

Pourquoi, puisqu’il y avait eu plusieurs situations incompatibles avec votre position ?

Dans ces six derniers mois, quand j’ai senti que certaines personnes voulaient se débarrasser de moi, j’ai arrêté d’être craintif. Si je n’étais pas d’accord avec quelque chose, je le disais. Je ne peux pas dire que j’appréciais cette situation, mais c’est la vie. Vous vous battez et vous continuez à vous battre…

Pourquoi avoir refusé de coopérer avec la RUSADA dans leur enquête concernant le documentaire allemand ?

Je ne comprends pas comment une organisation peut diligenter une enquête indépendante sur son propre fonctionnement. Comment Mr. Kamaev (patron de la RUSADA) peut-il mener une tel enquête, si plusieurs infractions ont été commises avec son aval. Les enquêteurs de la RUSADA m’ont envoyé une série de questions concernant le documentaire. Elles étaient toutes superficielles. Je n’ai vu aucun désir d’aller au fond des choses.

Devons-nous comprendre que vous pensez que la RUSADA est contrôlée par le ministère des sports, et que le ministère, selon-vous, soutient le dopage à un niveau d’Etat ?

Oui.

Et que voudriez-vous qu’il se passe ?

J’espère que l’un des résultats de l’enquête menée par l’AMA aboutira au licenciement du ministre des Sports et des membres en charge de l’antidopage. Mr Mutko (ministre des sports) est probablement la seule personne dans le monde qui ne voit pas le lien entre Mr. Chegin et les 20 marcheurs suspendus et coachés par Mr. Chegin (lire ici). Mr. Mutko continue à soutenir Mr. Chegin. Selon moi, les actions de Mutko et  Chegin vont finir par tuer la marche athlétique dans le monde entier. Pourquoi Mr. Mutko est contre le fait que le dopage devienne un délit ? Parce que la première personne qui devrait être punie serait Mr. Mutko et les gens du ministère responsables de la politique antidopage en Russie.

« On nous a dit que le monde entier faisait pareil »

Qu’avez-vous fait après avoir été licencié par la RUSADA ?

A ce moment là, j’étais déjà marié avec Yuliya (Stepanova). Elle courait à un bon niveau. Un jour nous avons décidé d’aller ensemble dans les camps d’entraînements. J’étais son partenaire d’entraînement. Puis, j’ai eu une offre pour être dans le comité d’organisation des JO de Sotchi 2014. Mais j’ai décidé de démissionner trois moins plus tard.

Pourquoi ?

Il me semblait qu’il y avait trop de tâches administratives, et nous faisions trop de choses de notre propre façon, sans écouter les experts étrangers. Il y avait par exemple un expert canadien, qui était responsable des contrôles antidopage aux Jeux Olympiques de Vancouver (en 2010).  Il était très poli lors des réunions. Il partageait sa propre expérience et voulait voir ce que nous allions faire ici. Le lendemain, mon boss m’a dit : “Le ministère des sports se plaint car l’expert a posé des questions embarrassantes sur les finances et d’autres choses“.  Je n’étais pas prêt à travailler dans un tel environnement.

Parlez nous de la relation avec votre femme. On suppose que vous saviez depuis le début qu’elle se dopait ?

Nous nous sommes rencontrés en 2009 aux championnats de Russie à Cheboksary. Comme j’étais employé par la RUSADA, je coordonnais un programme d’éducation et de sensibilisation contre le dopage.  Beaucoup d’athlètes et de coaches sont venus, ont posé des questions etc… Tout était top, et j’étais content. Le seul qui ne soit pas venu était le coach national principal, Mr. Maslakov. Nous lui avons demandé plusieurs fois, mais il n’a pas voulu venir.

Il était peu probable que votre future femme avoue quoi que soit lors de ce programme ?

Tout le monde disait que personne ne prenait de substances interdites, et je le croyais volontiers. Quelques semaines plus tard, Yuliya et moi avons eu notre premier rendez-vous. Nous nous sommes immédiatement dit la vérité. Je me suis senti idiot après la conversation. Non, bien sûr, je me rendais compte que quelque chose se passait. Mais à ce point ? En fait, Yuliya n’était pas encore membre de l’équipe nationale, et elle ne savait pas tout. Par exemple, que vous pouviez être “propre“ aux championnats de Russie (alors que l’athlète en question était en fait dopé). Ce fut plus tard, en 2011 et 2012, qu’elle vit comment ça marchait : fais ce qu’on te dit, et tu n’auras pas à te soucier du contrôle antidopage lors des championnats russes.

Que vous a-t-elle dit lors de votre premier rendez-vous ?

Que presque tout le monde se dopait, hormis peut-être Yuriy Borzakovskiy (champion olympique en 2004 du 800 m). Que le dopage en Russie n’était pas vu comme une infraction. Qu’il n’était pas possible de courir en compétition internationale sans se doper. Que la plupart des coaches ne comprenaient même pas ce qu’ils faisaient de mal et qu’ils transmettaient cette “compréhension“ aux athlètes de tout âge.

A ce moment, le téléphone de Stepanov sonne et sa femme lui parle de sa course en France (elle a terminé 3e du 800 m en 2’02’’68) (1).

Est que votre femme court « proprement » maintenant ?

Bien sûr que oui. C’est un bon résultat (ses 2’02’’68), surtout au regard de son niveau d’entraînement. Yuliya s’entraîne, revient à la maison, s’occupe de son fils, et va ensuite faire son second entraînement. Sa récupération n’est donc pas optimale. Elle était elle-même surprise de ce chrono.

Revenons en arrière. Pourquoi n’avez-vous pas convaincu, alors que vous êtes contre le dopage, votre future femme d’arrêter (de se doper) ?

Après ce que Yuliya m’avait dit, je me suis rendu compte que personne en Russie ne voulait quelqu’un avec mes opinions. Dans une certaine mesure, nous étions convaincus par les dirigeants que le monde entier faisait pareil, et si nous écoutions les dirigeants de l’athlétisme russe, nous n’aurions jamais d’ennuis. Bref, d’après eux, l’athlétisme marchait de cette manière, et il n’y avait pas d’autre alternative.

Donc, on peut dire que vous avez renoncé à cause de l’amour ?

Je ne dirais pas que j’ai complètement renoncé. Je ne savais pas où me rendre pour trouver du soutien ou changer la situation. L’AMA est la seule organisation en laquelle je n’ai pas perdu confiance, au regard de mes relations personnelles lorsque j’ai travaillé à la RUSADA et pendant les JO de Pékin et de Vancouver.

Mes relations avec l’AMA vont vraiment se poursuivre longtemps. La première fois que je leur ai écrit, c’était en 2010. Je lisais parfois le Code, et j’entendais ensuite comme les choses se déroulaient vraiment, et ma tête était prête à exploser. Tout étant sans dessus dessous ! Etre en relation avec l’AMA ces années m’a permis de garder mes espoirs en vie. Je leur ai écrit, j’ai partagé mes pensées et je me sentais mieux.

Quelle a été la réaction de l’AMA à vos lettres ?

J’espère que l’AMA s’est servie et se sert de mes informations pour protéger les droits des athlètes “propres“ en Russie et dans le monde. J’ai souvent pensé que même les gens de l’AMA ne pouvaient pas croire ce qu’il se passait en Russie, ou qu’ils ne savaient pas comment changer les choses. J’espère que le fait que le nouveau Code soit plus strict et octroie plus de droits à l’AMA en termes d’enquêtes aura un effet positif, surtout pour les athlètes qui ne se dopent pas. Pendant les réunions, ils m’ont remercié, mais ils ont toujours mis en exergue que l’essentiel était notre sécurité.

Ce que vous avez écrit l’AMA a dû affecter la carrière de votre femme.

Les représentants de l’AMA, à qui j’ai parlé, ont souligné que le but principal était de changer l’ensemble du système et d’éradiquer la culture du dopage en Russie.

On présume que la suspension de Yuliya (deux ans, elle peut recourir depuis le 27 janvier 2015) fut un choc important pour vous ?

C’est la vie et il est souvent impossible de prévoir. C’est une bonne question. Ma relation avec Yuliya n’a pas toujours été simple. Nous avons eu des moments compliqués. Nous ne discutions pas de certains sujets. Parfois, seul le tampon de notre passeport nous permettait de rester ensemble. Cependant, la suspension nous a en fait rapprochés comme une famille. Il n’y avait plus deux poids, deux mesures. Nous étions du même côté. Et les dirigeants de l’athlétisme russe ont dit à Yuliya : “signe les papiers nécessaires, et on continuera à te payer. Et si tu étais enceinte, ça serait excellent…“

(1) : Yuliya Stepanova a en fait réalisé 2’03’’84, prenant la 3e place du meeting national d’Eaubonne le 10 février dernier.

La deuxième partie de l’interview est ici.

Photo de une : Photo site russe championnat.com