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50 km marche : les femmes « font l’histoire »

Une soixantaine de concurrents, dont 19 femmes, ont bravé le cagnard berlinois ce mardi 7 août. Après les Mondiaux l’an passé, le 50 km marche féminin a été ajouté au programme continental. A quand les Jeux Olympiques ?

Le Britannique Thomas William Green a remporté le 50 km marche des Jeux Olympiques de Los Angeles. Presque cent ans plus tard, aucune femme n’a encore apposé son nom au palmarès de l’épreuve. Et pour cause : si l’athlétisme compte 47 épreuves olympiques, le 50 km marche n’est pas disputé par les femmes. Reste que l’évolution est en marche.

Car la marche athlétique a pris la foulée du marathon. Rappelez-vous, il avait fallu attendre 1984 pour que le marathon féminin fasse son entrée au programme olympique. Si les images de la Suissesse Gabriela Andersen-Schiess, à l’agonie dans les ultimes mètres, n’avaient fait que renforcer la conviction des contempteurs misogynes, il ne reviendrait à personne de remettre en question la pertinence de la participation des femmes sur le marathon.

Kathrin Switzer, c’est bel et bien du passé –enfin, 1967, ce n’est pas si lointain !

Erin Talcott : « Si j’étais un homme, je serais autorisé à participer »

Un peu moins d’un demi-siècle plus tard, l’Américaine Erin Talcott est la pointe du combat pour la parité concernant le 50 km marche.

En 2012, elle boucle la distance en 4h33’23’’. Elle réalise ainsi les minima…masculins pour les Jeux Olympiques de Londres. Et ne peut donc pas participer au grand raout planétaire.

« Si j’étais un homme, je serais autorisée à participer. Il y a beaucoup de femmes qui sont des marcheuses très fortes qui ont dû se contenter des distances plus courtes car il n’y avait pas d’épreuve de 50 km. Cela me semblait injuste, alors je me suis battue pour le changer » expliqua t-elle par la suite, au site français culturemarche.

Fin 2015, l’IAAF reconnaît officiellement le record du monde du 50 km marche féminin (1).

« Oh la vache, regarde où tu es ! » 

Le 8 mai 2016, Talcott glane sa place dans le squad américain pour la coupe du Monde de la spécialité à Rome. Les juristes Winston et Strawn avaient soutenu l’Américaine, en obtenant un mois avant que l’IAAF modifie ses règles : les femmes étaient ainsi autorisées à courir avec les hommes.

« Au départ, j’étais très émue. Je me suis dit : « Oh la vache, regarde où tu es ! » » narra t-elle par la suite.

A Rome, elle finit 39e et dernière en 4h51’’08 (une dizaine de concurrents avaient abandonné). Mais, surtout, force le pas de la porte.

Un contexte olympique pesant

Le 1er janvier 2017, l’IAAF reconnaît le 50 km marche féminin comme une épreuve officielle avant de l’ajouter sous la pression au programme des Mondiaux 2017.

Une éclaircie dans un contexte pesant, où un voile obstrue l’horizon de la discipline. Il est en effet question de supprimer le 50 km (masculin pour le coup) du programme olympique. Motifs ? Absence de parité, ce qui va à l’encontre de la politique actuelle menée par le Comité International Olympique (CIO), peu d’attrait – c’est un euphémisme- des nouvelles générations envers la marche, et multiplication des cas de dopage –bon, il n’y a pas que le marche qui est touchée par ce fléau…

Lucie Champalou seule engagée tricolore à Berlin sur le 50 km marche

Il est question de remplacer le 50 km par un relais 4×5000 mètres mixte (en sus d’un semi-marathon hommes et femmes, qui supplanterait les actuels 20 bornes). Levier de bouclier des gobeurs de bitume, qui pétitionnent. Le conseil de l’IAAF finit par maintenir le 50 bornes masculin pour Tokyo 2020, mais la disqualification menace pour la suite.

Quant aux femmes ? Wait and see. A ce jour, leur intégration au programme olympique n’a pas été officialisée.

Dans le même temps, l’IAAF fixe les minima pour les femmes pour les Mondiaux de Londres à 4h06’00’’. Stratosphérique. On voudrait torpiller le nouveau-né de la marche qu’on ne s’y prendrait pas autrement.

Même la Portugaise Inês Henriques, qui a réalisé le record du Monde le 15 janvier 2007 (4h08’26’’), n’y parvient pas. Les standards sont finalement abaissés à 4h30’00’’.

Dans la capitale anglaise, Henriques l’emporte en 4h05’56’’, nouveau record du Monde. Six concurrentes franchissent la ligne. La septième…une certaine Erin Talcott, est disqualifiée.

Des minima plus accessibles

Pour ces championnats d’Europe, l’AEA (la Fédération Européenne) a fixé des minima plus adoucis, à 4h50’. Car comment inciter les femmes à tenter leur chance si les standards s’avèrent inaccessibles ?

« Les filles se sont dit que cela valait le coup » glisse Pascal Chirat, référent marche à la Fédération Française d’athlétisme (FFA).

La FFA, qui a l’accoutumée durci les minima, s’aligne sur les 4h50’. « Cela aurait été incohérent » justifie Pascal Chirat.

Seule Lucie Champalou se qualifie pour Berlin. « J’avais déjà envie de faire un 50 km, mais un peu plus tard. Quand j’ai vu les modalités de sélection, je me suis dit que c’était l’année ou jamais pour le faire ».

Sur un bitume brûlant, la sociétaire de l’A3 Tours a pris ce mardi 7 août la 14e et dernière place, en 4h52’38’’ (cinq filles ont abandonné).

Inês Henriques a quant a elle réalisé à 38 ans le doublé (4h09’01’’ après être partie sur les bases du record du Monde). Pour la petite histoire, cinq marcheurs sont allés moins vite qu’elle.

Plus assez rapide sur le 20 km, l’ajout du 50 km a ajourné sa retraite programmée. « Si les femmes stagnent sur 20 km et aiment ce qu’elles font, elles doivent monter sur 50 » glisse t-elle, par l’intermédiaire de l’intendant portugais (car désolé, on ne parle pas –encore- le portugais). Se voit-elle comme une pionnière ? La Portugaise sourit et opine du chef.

« Les filles ont des facultés d’endurance plus élevées que les hommes »

« Aujourd’hui, nous faisons l’histoire » lance un peu plus tard l’Espagnole Julia Takacs, 3e en 4h15’22’’.

« Les filles apprennent vite. Elles ont une bonne approche de la gestion de l’effort. Elles ont des facultés d’endurance plus élevées que les hommes « juge Pascal Chirat. « On va vite voir des performances scotchantes. Il y avait déjà un très bon niveau lors de la coupe du Monde en Chine en mai (32 partantes, 29 à l’arrivée, trois filles sous les 4h10’ dont la Chinoise Rui Liang, qui a battu le record du Monde en 4h04’36’’, ndlr) ».

Les hommes et les femmes ont marché ensemble ce 50 km marche (Photo Q.G)

Côté français, les plus rapides sur 20 km (et notamment la leader bleue Emilie Menue, en lice samedi sur le 20 km) vont s’essayer sur la distance, en octobre prochain à l’occasion du championnat d’Allemagne.

« Les filles du 20 km n’ont pas vu d’un bon œil le fait que les minima soient plus faciles sur le 50 km. Après la coupe du Monde à Taicang, on a fait une réunion. Je leur ai dit qu’elles pouvaient aussi saisir la balle au bond. Qu’elles avaient raté le premier train mais qu’il ne fallait pas rater le deuxième. Elles ont adhéré au discours ».

La marche féminine a pris le bon wagon. Et qu’en disent les potes de Lucie Champalou : « Ils rigolent et me prennent pour une folle =, puisque c’est encore plus long qu’un marathon. Je pense qu’ils ne réalisent pas ce qu’est un 50 km ».

Des réactions similaires à celles rencontrées par les hommes. La parité est en marche…

(1) Bien qu’il ne soit pas possible de trouver trace sur le site officiel de la Fédé international des meilleures performances tous temps.

Photo de une : Getty Image.