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Londres 2017 : Kévin Mayer premier champion du Monde français du décathlon

Kévin Mayer avait endossé le costume de favori du décathlon. En dépit d’une très grosse frayeur à la perche, il a assumé, devenant le premier Français champion du Monde de la discipline (8 768 points), à 25 ans. Soit le 12e titre bleu dans l’histoire de la compétition. Et c’est même la première fois que l’équipe de France récolte deux médailles d’or individuelles dans un même championnat du Monde (1).  

Ô Mayer ! s’exclameront les thuriféraires du gardien de but de l’équipe de France de handball (Thierry Omeyer, pour les indécis). A l’instar de son illustre aîné et presque homonyme, Kévin Mayer est fait de la même complexion : il possède cet insatiable instinct de compétiteur –dans le respect de l’adversaire-, mû par la volonté similaire de se transcender le moment venu.

Si Omeyer visionne quantité de vidéos des tireurs adverses dans la dernière ligne droite menant au match, Kévin Mayer est lui assailli par le doute. « Avant chaque décathlon, je me chie dessus pendant deux semaines » a t-il avoué sans ambages et avec un sens certain de la formule en début de semaine en conférence de presse.

Mais ces sempiternelles questions qui vous nouent l’estomac, vous saisissent les tripes et vous rongent le cerveau dans les deux semaines précédent l’échéance sont chez lui annonciatrices de grands moments à venir.

Les quelques sollicitations médiatiques et les derniers entraînements ne suffisent pas à tromper cette formidable attente, qui n’a d’égal que l’adrénaline qui se dégage au moment du coup de feu libérateur du 100 mètres, premier des dix travaux à satisfaire.

L’exquis moment où le corps et l’esprit se libèrent et s’expriment enfin à pleins poumons, dans la foulée de mois passés à déverser des litres de sueur.

Le moment salvateur par delà lequel Kévin Mayer se mue donc  en compétiteur invétéré.

Juguler l’attente médiatique, et plus encore, sa propre espérance et celle de son entourage

Ne nous méprenons pas sur la performance du vice-champion olympique de Rio (derrière l’Américain et recordman du Monde Ashton Eaton, qui a depuis stoppé sa carrière). D’aucuns jugeront celle-ci logique à l’aune du pedigree du garçon. Mais assumer son statut de favori est tout sauf chose aisée ! Il faut juguler l’attente médiatique, et plus encore, sa propre espérance et celle de son entourage.

Il ne faut pas manquer de souligner l’insigne propension qu’a le 6e homme de l’histoire (8 834 points et record de France à Rio) d’exprimer tout son potentiel, voire de le sublimer, le jour J. Et même si Kévin Mayer y est accoutumé depuis ses jeunes années,  les chausse-trappes du décathlon sont mathématiquement multipliés…par dix -le zéro tout proche à la perche fut là pour en témoigner.

Accoutumé, car l’aspirant communiant du décathlon annoncé très tôt comme un potentiel XXL (2) a pleinement réalisé sa confirmation.

Choix payant

Ce titre matérialise aussi son choix payant d’aborder ces Mondiaux sans déca dans les pattes (et dans les bras) –son dernier remontait à Rio-, ce qui ne veut pas non plus dire sans références. Car le Drômois est arrivé à Londres escorté d’une confiance patente, entre son record d’Europe cet hiver à l’heptathlon (6 479 points), doublé de quelques triathlons ou épreuves éparses disputées ici et là, aux résultats souvent probant.

Samedi, sur sa lancée de la veille, le décathlonien coaché par Bertrand Valcin enclencha la quatrième et avala les obstacles. 13’’75 sur 110 m haies, record perso amélioré de trois centièmes.

Au disque, il se fit une « petite » frayeur, comme à Rio. Premier jet frayant avec les 49 mètres mais mordu. « C’est un compétiteur, il ne sait pas trop assurer » s’inquiéta légèrement Jean-Yves Cochand au micro de France TV, expert ès épreuves combinées et propulsé DTN adjoint cette année. Propos corroborés quelques instants plus tard avec un deuxième essai « assuré » à 47,14 m…

« Il faudrait que je tombe ou que je me blesse pour ne pas gagner.  Si je fais ce que je sais faire, il n’y a rien qui peut m’empêcher d’être champion du monde. Mais c’est du décathlon ». A tous ceux qui affirmaient la certitude du titre, la huitième épreuve et le saut à la perche sont venus témoigner du contraire.

Le natif d’Argenteuil entama son concours à 5,10 m, lui qui avait sauté à Rio à 5,40 m, record personnel. Deux essais manqués ; la noyade était toute proche. Le camp français, en apnée, le regarda s’élancer pour sa troisième et dernière tentative. Le bassin était bien plus haut que la barre, mais les réglages n’étaient pas optimums et le Français frôla la barre à la redescente. A quelques millimètres, celle-ci s’apprêtait à l’éjecter des taquets et a ruiné ses ambitions de titre mondial. De la fragilité des choses…

Son cri de joie et ce qui ressemblait à un début de tour d’honneur en dirent alors long sur son soulagement.

Kevin Mayer est passé tout prêt de la correctionnelle lors du saut à la perche, passant sa première barre 5,10 m au…

Publié par Vo2 Magazine sur samedi 12 août 2017

Excès de confiance ? S’il avait certes débuté au Brésil à 5,00 mètres, Mayer se trouvait en fait en délicatesse avec la perche depuis quelques semaines, et commencer plus bas n’y aurait, a priori, pas changé grand-chose.

9 000 points ?

Le souffle (très) chaud du zéro passé dans son dos, Mayer ne parvint pas à franchir 5,30 mètres par la suite (lâchant ainsi de précieux points dans l’optique du record du France, qu’il n’améliorera finalement pas), peut-être dû à l’excès de jus déversé dans cette ultime tentative à 5,10 m ; et il « n’y » avait alors plus qu’à conclure au javelot –66,10 m- et sur un 1 500 mètres bouclé, exténué, en 4’36’’73, soit dix secondes moins vite qu’à Rio.

Le Mayer, c’est-à-dire les 9 000 points, est peut-être encore à venir…Prouesse accomplie par deux athlètes dans l’histoire, Ashton Eaton (deux fois, dont le record du Monde de 9 045 points à Pékin) et Roman Sebrle (9 026).

Le champion olympique 2012 Renaud Lavillenie sur la trentaine –ce qui ne veut aucunement dire sur la jante-, voilà que Pierre-Ambroise Bosse et Kévin Mayer ont repris le flambeau avec ces deux titres mondiaux. Ce dernier à un degré supplémentaire tant il domine sa discipline. Et compte bien la dominer dans l’avenir. Les « Ô Mayer ! » n’ont sans doute pas fini de descendre des gradins…

(1) En 2003, trois médailles d’or avec Eunice Barber et les relais 4×100 m féminin et 4×400 m masculin.

En 2005, deux médailles d’or avec Ladji Doucouré sur le 110 m haies et le relais 4×100 m masculin.

(2) Champion du Monde de l’octathlon chez les cadets 2009 (tout en battant la meilleure performance tous temps, il est désormais troisième), champion du Monde junior  de décathlon l’année suivante, champion d’Europe en 2011, il enchaîna par la suite avec l’argent aux Europe indoor à l’heptathlon chez les seniors (2013), sur le déca à Zurich l’année suivante avant son argent à Rio.

Texte : Quentin Guillon.

Photos : Getty Images © Copyright