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Londres 2017 : Bolt foudroyé, l’orage ne grondera plus

Pour le dernier 100 mètres individuel de sa carrière, Usain Bolt, coincé dans les blocs, a été battu (9’’95) par le duo américain Justin Gatlin –auteur d’une fin de course supersonique, 9’’92- et le jeune Christian Coleman (9’’94). Quel final !

L’homme qui a fait tomber si souvent la foudre a été pris à son propre jeu. Le foudroyeur foudroyé, en somme.

Le London Stadium s’était chauffé la voix la veille. Quelques vocalises pour saluer l’apparition de Bolt sur l’écran géant. Puis la clameur et la standing ovation afférente lorsqu’il pénétra sur le tartan londonien. Avant une série emballée sans sourciller, nonobstant un départ calamiteux. Déjà.

Puis derechef les vivats. Plus qu’à l’accoutumée ? Autant ?

Hard to say, Sir. Difficile à dire, oui. Toujours est-il que le clap de fin était programmé pour ce samedi 5 août, et, corollaire, il ne restait alors que deux apparitions d’Usain Bolt avant la fin de sa carrière individuelle (il disputera le 4×100 m le week-end prochain). La foule, avide d’émotions fortes, se délectait de ces ultimes instants.

Le prédateur allait-il lobotomiser ses adversaires ?

Ce samedi 5 août, justement. A 17 heures, des hordes de spectateurs-trices se dirigeaient avec un flegme tout britannique apprécier le rideau final. Sold out, 55 000 personnes qui auraient bien dû subodorer qu’au pays de Shakespeare, tous les péripéties sont possibles.

19h00. Demi-finales. Et une preuve supplémentaire que le multiple champion olympique n’est pas au top de sa forme, dominé d’un petit centième par la comète universitaire Christian Coleman, l’universitaire américain ayant porté son record personnel à 9’’82 cette année, un 100 mètres parmi plus de 50 autres courses disputées cette année !

Bolt lui, les compte sur les doigts d’une main, cette saison. Une demi-main, même. Cependant, hormis sa disqualification en 2011 à Daegu pour faux départ, le Jamaïcain sait maîtriser ces moments où le cœur, à quelques instants du départ, doit battre tellement fort qu’il pourrait s’expulser d’un bond de la cage thoracique. Ces moments où il faut garder des nerfs d’acier.

Le prédateur va t-il lobotomiser ses adversaires avant la course, à l’instar de ce que Justin Gatlin, pétrifié, avait subi voilà deux ans à Pékin ?

21h35. Le stade bruisse. Un streaker rend hommage aux fans anglais (West Ham joue désormais dans le stade olympique) en se lançant à poil sur la dernière ligne droite, ovationné comme il se doit.

21h40. Les « Usain Bolt » commencent à monter des gradins.

21h45. En apnée. Soufflée coupé.

Coup de feu. Bolt l’a-t-il entendu ? Départ calamiteux. Puis il entame sa remontée fantastique.

La foule, électrisée, enfonce tous ses doigts disponibles dans la prise de courant (n’essayez pas hein !) pour le porter. Bolt en athlé, c’est Messi et Cristiano Ronaldo réunis.  Ah pardon, on nous dit dans l’oreillette que Neymar a été oublié. Bon Bolt ne pèse pas encore plus de 200 000 millions d’euros dans cette honteuse économie capitaliste honteuse, sise complètement hors sol…

Mais 200 000 volt, pourquoi pas…

Cassé et quelques secondes de franche incertitude. Le stade se tourne vers les deux écrans géants. Le nom de Justin Gatlin apparaît en premier. Amazing ! Huées immédiates, suivis du départ incontinent de dizaines de spectateurs ! L’Américain n’a pas t-il été suspendu quatre ans ? Oui, mais c’est bien ce même stade qui avait chaleureusement applaudi quelques instants plus tôt sur la ligne de départ Yohan Blake, également suspendu par le passé (trois mois, certes), sans compter que Mo Farah, idole britannique, fait l’objet de soupçons en tous genres.

Electricité

Le facétieux Jamaïcain, lui, est passé à travers toutes hallebardes de l’antidopage, jamais éraflé par le moindre éclair de soupçons –vraie gageure dans une discipline qui cherche à restaurer une crédibilité ébranlée par moult scandales.

Pourtant, son pays a été épinglé, et par l’une de ses propres responsables de l’antidopage, Renée Anne Shirley, en raison de l’absence de contrôles inopinés (pas) menés en amont des JO de Londres 2012 (Bolt a d’ailleurs perdu une médaille olympique, celle alors glanée avec le relais 4×100 m à Pékin en 2008 suite au contrôle positif de Nesta Carter ; il lui en reste donc huit dans la besace), alors que le Dr Müller-Wohlfahrt, médecin attitré de la star jamaïcaine suscite tous les fantasmes –le sprinteur y a d’ailleurs fait une visite prolongée au début de l’été.

D’aucuns seront-ils foudroyés d’ici dix ans, le temps désormais maximum de conservation des échantillons prélevés lors des contrôles antidopage ?!

En attendant, Usain Bolt est, pardon était, l’unique athlète à même de rassembler des dizaines de millions de téléspectateurs à travers la planète lors d’une 100 m en finale des Mondiaux ou des Jeux. Et pas seulement parce que c’est là que l’on détermine l’homme le plus rapide de la planète. Car ses exploits sont associés à son personnage au charisme inégalé. Il possède cette propension à capter son audience, que ce soient en conférence de presse, au stade ou en boîte…

Ce n’est pas Almaz Ayana qui dira le contraire. Sa performance stratosphérique et saluée par un public du London Stadium connaisseur (titre en 30’16’’32) sera vite effacée des mémoires des non avertis de la chose athlétique (ou alors elle reviendra sous le feu de l’actualité un beau jour pour de moins bonnes raisons…).

Ce n’est pas Justin Gatlin qui dira le contraire, non plus. Qui était acclamé et épié par les caméras, même ceint de la médaille de bronze ? Dans un maelström de sentiments, Bolt entamait un tour d’honneur, porté par la clameur de la foule, souriant, profitant de ces rares moments et répondant aux selfies, tandis que le moindre pas de l’Américain sur la piste est couvert de sifflets. S’arrêtant à toutes les télévisions, il livra son show habituel, parsemant ses commentaire de facéties à destination de la horde d’aficionados qui n’avait d’yeux que pour lui en bas de la tribune.

Il faut des têtes qui dépassent. Des hommes et des femmes qui fassent rêver, qui déclenchent les passions.

Héros du 21e siècle

Bolt, héros du 21e siècle, est adoubé partout où il passe, et même la grande majorité des médias sont sous le charme – remember Pékin 2015 où le duel manichéen bien vs mal contre Justin Gatlin avait fait couler beaucoup d’encre.  L’Américain a pris une farouche revanche, en privant son illustre adversaire d’une sortie tout en haut de l’affiche. Mais, in fine, peut-être celle-ci en sera-t-elle magnifiée ? Retiendra t-on vraiment dans quelques années cette médaille de bronze, qui vient s’ajouter à onze titres mondiaux (et une breloque en argent) ?

L’athlétisme, lui, se remettra t-il de l’arrêt de sa carrière ? Bolt venait. Bolt se marrait. Bolt stressait (un peu). Et Bolt gagnait. Pas trop de suspense. Sauf depuis deux ans. Mais la foule avait besoin de sa dose de Bolt. Enivrée. Droguée.

La foudre est tombée. Une nouvelle fois direz-vous ? La fois de trop. L’athlétisme a pris feu, ce coup-ci. Le courant est coupé. Vous aurez beau essayer de mettre les doigts dans la prise, il ne se passera (presque) rien. Pour vibrer au rythme des exploits, le spectateur lambda aura à peine la sensation du courant électrique qui vous traverse les veines quand vous touchez une clôture de vaches à la campagne.

Et loin après le feu, à l’horizon, le ciel est d’un bleu éclatant. Il fait beau ? Certes, mais l’orage ne grondera plus…

Texte : Quentin Guilon

Photos : Getty Images for IAAF.