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Le titre de Christelle Daunay : un double élan

Il y tout juste cinq semaines, Christelle Daunay devenait championne d’Europe du marathon. Le premier titre en grands championnats sur la distance depuis le sacre d’Alain Mimoun aux Jeux de Melbourne en 1956. Ce succès doit servir d’accélérateur pour le projet marathon.

Le manager du hors stade Jean-François Pontier avait le sourire samedi 16 août, et on le comprend, après ce mémorable mano-a-mano avec l’Italienne Valéria Straneo, suivi le lendemain de la deuxième place par équipes des marathoniens tricolores. Les images de Corinne Herbreteau-Cante, qui a achevé son 42,195 km au bout de la souffrance, repartant de Zurich en béquille, ou de Ruben Iindongo, qui est allé au bout de lui-même et répondant ensuite aux questions dans un maelstrom de sentiments, où l’on n’arrivait pas à distinguer si son visage charriait rires ou larmes, ont tranché avec Londres 2012, où les trois Tricolores en lice sur le marathon masculin avaient abandonné. Cet échec fut d’ailleurs le point de départ de ce projet, auquel les résultats zurichois octroient une force considérable.  C’est une chance inestimable pour la discipline, avec un budget conséquent (autour de 200 000 euros).

Lancé en ce début d’année avec retard, le projet semblait quelque peu végéter ces derniers temps, avec des conventions avec les athlètes pas encore signées, des marathoniens s’alignant sur des courses avant tout pour la prime –alors que l’objectif est justement inverse-, une faible densité sur la discipline que l’on a pu constater au marathon de Paris (où les qualifiés pour Zurich n’étaient pas présent) –on ne va pas toutefois y remédier en quelques semaines.

Le très haut niveau, oui, mais rehausser aussi le niveau général

Afin de rehausser ce niveau global, le projet marathon ne doit pas s’arrêter à l’élite du fond. Il faut se donner les moyens pour que les vocations suscitées par le titre de Christelle Daunay, mais aussi par le doublé de Clémence Calvin et Laila Traby sur 10 000 mètres, perdurent. Aider les étudiants qui galèrent à mener de front études et sport de haut niveau sur des distances particulièrement chronophages (aménagements d’horaires notamment etc…). Encourager à persévérer ceux qui se trouvent dans un entre-deux, dans les interstices d’un bon niveau national, où l’on frappe à la porte de l’équipe de France sans encore pouvoir y entrer véritablement. Pourquoi ne pas mettre en place ce qui pourrait ressembler à des pôles demi-fond/fond sur quelques lieux de l’Hexagone (10 000, 10 km, semi-marathon, marathon) afin de regrouper –ponctuellement ou non- ceux qui aspirent à briller sur ces distances (à ce propos, un stage au Portugal, pour les juniors-espoirs et un second à destination des seniors, est organisé tous les ans en janvier-février) ?

Le point positif, c’est cette génération de jeunes athlètes (les frères Gras, Youssef Mekdafou, Cécile Jarousseau, Jacqueline Gandar, Marion Joly Testault etc…), notamment féminines, qui se distingue en cross et se dirige vers le hors stade (10 km, semi-marathon), en atteste les résultats du match international jeunes – une excellente initiative au demeurant. Pourquoi tout cela ? Car globalement, les densités sur 5 000, 10 000, 10 km, semi et marathon ne sont plus ce qu’elles étaient par le passé ( voir l’analyse pour le 10 000 mètres ici). C’est un travail de longue haleine, à l’instar de ces disciplines parfois ingrates.

Profession : marathon

Et ne nous-y trompons pas : si Christelle Daunay a pu s’exprimer pleinement à Zurich, c’est parce que c’est une professionnelle du marathon. Elle a ainsi pu mettre son métier de kiné entre parenthèses depuis 2006 pour se consacrer à fond pour sa passion –qui est donc son métier-, et en vivre, par le truchement de LNA (Ligue Nationale d’Athlétisme), ses sponsors personnels ainsi que ses primes d’engagement et de résultats sur les « Major ». Le pedigree de la multiple recordwoman de France masque (au loin) un famélique peloton. En 2013, Christelle Daunay dominait les bilans nationaux sur marathon, avec sept minutes d’avance sur la deuxième. En 2014, c’est onze…

Prenez Corinne Herbreteau Cante (photo ci-dessus). Elle fait partie du projet marathon. Elle s’est qualifiée pour la coupe d’Europe de la discipline à Zurich. Mais comment être performante au plus haut niveau européen quand on bosse 31 heures voire davantage en préparation terminale ? L’Angevine a dû prendre sur ses propres congés pour effectuer le stage fédéral de deux semaines à Font-Romeu en juillet. Et elle avait de la chance que son salon de coiffure soit fermé durant la semaine du 15 août pour rallier la Suisse. Où, fatiguée avant même l’épreuve, elle se fit une contracture au 15e km avant de finir sur les rotules. Ce projet marathon est une opportunité inestimable, on le répète. Mais si les employeurs des athlètes qui travaillent ne sont pas dédommagés par ledit projet lorsqu’ils partent en stage, lorsqu’ils prennent sur leurs congés perso pour s’aligner en compétition (etc…), à quoi cela sert-il ?

Les aides financières attribuées aux marathonien(enne)s s’effectuent en fonction de leur notoriété. Ok, il convient en effet de matérialiser le choix de Christelle Daunay de s’aligner aux Europe plutôt que sur des « Major » offrant de substantielles primes d’engagement.Cependant, en sus de la difficulté d’estimer cette notoriété des athlètes (comment –et sur quelles bases- par exemple opérer un « classement » entre les noms les plus clinquants du projet : Christelle Daunay, Sophie Duarte ou Bouabdellah Tahri, ces deux derniers n’étant pas encore spécialisés sur la distance – pour Sophie Duarte c’est acté pour 2015, avec Rio dans le viseur), ceux dont la renommée est moindre et qui ont l’habitude de courir le cachet pour subvenir à leurs besoins pourrait donc continuer à le faire, à contrario des objectifs initiaux.

Partage des compétences et des expériences

Profitez de cet élan là, de cette dynamique, c’est aussi faire partager les compétences, à l’image de ce qui se fait par exemple pour l’heptathlonienne Antoinette Nana Djimou ou la sauteuse en longueur Eloyse Lesueur, toutes deux double championnes d’Europe et entourées par de nombreux coaches. Donner des moyens aux coaches perso, parfois délaissés en province. Les échanges existent (par le truchement notamment des assises des entraîneurs) : il faut les multiplier pour que chaque entraîneur puisse tirer la quintessence de son athlète. On pense à Philippe Plancke, à Cédric Thomas, à Messaoud Settati, à David Heath et sa méthode anglaise avec Sophie Duarte, à Patrick Petit-Breuil, à Thierry Choffin, à Jean-François Pontier et Philippe Dupont bien sûr, et bien d’autres encore, tels que les coaches des jeunes espoirs actuels.

Partager les expériences entre athlètes, comme Christelle Daunay aime à le faire, elle qui a prouvé que l’âge n’était pas un frein à la performance, ce qui est une invitation à persister pour bon nombre d’athlètes trentenaires. Les Bleu(e)s ont cassé la baraque à Zurich. Les demi-fondeurs ont répondu au rendez-vous : les ados furent enjoués par l e titre de Yoann Kowal –qui s’est fait une belle petite notoriété- sur le steeple ; ils avaient envie d’enfiler shorts et maillots après  la démonstration de Mahiedine Mekhissi et d’aller faire un 15 dans leur jardin et/ou dans la rue ; les adolescentes ont été inspirées par les perfs de Clémence Calvin, Laila Traby et Christelle Daunay ?

Le premier semi est parti sur des bases élevées : ça serait dommage de sauter sur la seconde partie de course. « J’espère que cette médaille d’or va entraîner une émulation pour la discipline » glissait Christelle Daunay après son titre ; son exploit « me tire et est très motivant » mettait de son côté en exergue Sophie Duarte. Il ne faut pas manquer cette formidable occasion. Il faut sauter dessus, même. Elle ne se représentera peut-être pas.