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Cross Ouest France – Mahiedine Mekhissi regoûte aux labours

Mahiedine Mekhissi-Benabbad est le parrain du Cross Ouest-France. Une discipline d’autrefois qui « a fait le Mahiedine d’aujourd’hui », comme le précise le recordman d’Europe du 3000 m steeple.

Mahiedine Mekhissi-Benabbad : Or, argent, bronze, ce sont des médailles en barre lorsque l’on regarde son palmarès sur la piste et notamment, sur 3000 m steeple. S’il y a des affinités entre cette épreuve et le cross-country, il est bon de se demander ce que celui qui pourrait se balader avec onze médailles internationales autour du cou, dont trois olympiques, vient faire au Bois de l’Epau. Certes, il y a de la monnaie à ramasser, mais pas que. « J’avais envie de courir au Mans, car c’est le Ouest-France est le meilleur cross français, résume le recordman d’Europe du 3000 m steeple (8’00’’09). Cela faisait des années que je n’avais pas de cross… La dernière fois, c’était en 2009 à Séville, une épreuve internationale. Et avant, je ne sais plus… (championnats de France de cross court à Challans : 14e). Mais j’ai beaucoup pratiqué lorsque j’étais jeune (vice-champion de France juniors en 2004 et première sélection internationale : 61e aux Mondiaux). Ce sont mes premiers amours… Je voulais retrouver cette ambiance, la proximité avec le public. J’ai regardé le calendrier et découvert que c’était Dominique Chauvelier qui faisait le plateau. Il est souvent en contact avec mon coach, Madaci Farouk. Et puis, il y a eu cette petite élongation aux ischios droits. Cela a remis ma participation en cause. Mais je m’étais engagé à venir, avant même que l’on me le demande, j’ai proposé d’être le parrain. Comme Dominique avait la même idée, cela s’est fait naturellement… »

La blessure de Mahiedine va-t-elle vraiment l’empêcher de courir au Mans ? Le cross des As, c’est certain, puisqu’il n’a repris l’entrainement que cette semaine. « Face aux meilleurs, il faut être prêt et à 100 %, explique-t-il. Il ne faut pas brutaliser la machine… Mais je vais faire une course… J’hésite entre le cross court et le 10 km. J’ai envie de me faire plaisir et de retrouver mes sensations d’autrefois. Le cross est la discipline formatrice de l’athlétisme. Les courses que j’ai fait lorsque j’étais jeune ont fait le Mahiedine d’aujourd’hui. C’est une course physique et une épreuve mentale. Les parcours, le froid, le vent, la pluie font que c’est la discipline la plus difficile de l’athlétisme. Même si je m’entraîne dur pour faire du 3000 m steeple, refaire du cross est pour me rappeler les souffrances d’autrefois. »

Rechausser des pointes de 12 est aussi un moyen pour revenir vers l’enfance… Si l’on rajoute cette « douleur » qui libère l’esprit, enseigne le grand doute et rend plus profond, selon Nietzsche; Mahiedine est dans la quête d’une discipline qui lui ressemble. « J’aime ce qui est difficile. Même si tu n’atteins pas ton objectif, lorsque tu rentres chez toi, tu es content. Le cross, ce n’est pas comme sur la piste. Tu cours en nature et tu es proche des autres. » A l’écouter, on comprend mieux pourquoi il a choisi le 3000 m steeple pour s’exprimer dans un stade. Il y a déjà cette terrible adversité symbolisée par les Kenyans qui peuvent représenter la moitié d’un peloton de finale mondiale, avec les naturalisés. Et puis, il y a ces difficultés qui se répètent au fil des tours. « Tous les 80 m, tu as un obstacle et tant que tu n’as pas franchi le dernier obstacle, tout peut arriver… Une chute, une faute technique, une erreur tactique, il se passe toujours quelque chose sur un 3000 m steeple et c’est une discipline spectaculaire. »

Faire le show sur un anneau synthétique, Mahiedine sait faire. Avec ou sans maillot… Même si lors de la finale des Europe à Zurich en 2014, cela lui avait couté une médaille d’or. Si sur ce sujet, il ne peut y avoir d’effet sans cause, Mahiedine est plus pragmatique qu’aristotélicien. « Je n’aime pas m’ennuyer lorsque je cours, argue-t-il. C’est pour cela que j’aime le cross. Les appuis ne sont jamais les mêmes. Comme sur 3000 m steeple, il y a des relances et des changements de rythme. Courir un 3000, un 5000 ou 10000, c’est ennuyeux. Tu prends un rythme et tu dois le garder jusqu’au bout. En steeple, chaque franchissement est comme un électrochoc qui tu te donnes un coup de jus, qui te rappelle que tu n’es pas là pour t’endormir. » C’est sans nul doute pour cela que les deux seul titres continentaux qu’il possède sont sur 1500 m.

Comme se plait à le dire Mahiedine : « Faire du cross l’hiver permet de préparer l’été ». Derrière cette évidence se cache l’intérêt de l’athlète à avoir coché le cross Ouest-France. « Cette saison, j’ai envie de faire du 5000 m », annonce-t-il. Si cela peut paraître contradictoire après son explication de texte sur l’ennui, c’est un passage obligé pour atteindre ses objectifs. D’autant que son dernier « douze tours et demi » sur piste remonte à 2005 (14’32’’9). « Les bons coureurs de 1500 et de 5000 sont les meilleurs sur 3000 m steeple, développe Mahiedine. Comme il faut être capable de franchir les obstacles avec les deux jambes… Sur 1500 m, je sais courir (3’33’12 et champion d’Europe en 2014). Mais ce qui me manque pour aller chercher une médaille d’or mondiale en steeple, c’est d’être performant sur 5000 m. Je n’ai pas encore assez développé cette distance. Je dois trouver un équilibre entre les deux. Faire du cross va me permettre d’avoir le volume pour préparer l’été… » Il ne reste plus qu’à le démontrer.

Recueilli par Bruno Poirier – Photo KMSP