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« Je pensais tout savoir sur Jesse Owens alors que je ne savais rien »

80 ans après son exploit aux Jeux Olympiques à Berlin, Jesse Owens est (enfin) dans toutes les bonnes librairies de l’Hexagone depuis la fin de l’année dernière. Sous la plume de Maryse Ewanjé-Epée, qui, contactée par les producteurs du film « La couleur de la victoire » (« Race » dans la version originale) -biopic consacré au quadruple champion olympique et sorti sur les écrans en juillet dernier -, n’a pas hésité une seconde et s’est pleinement lancée dans l’écriture du beau livre « Jesse, La fabuleuse histoire de Jesse Owens », dans lequel la multiple championne (et recordwoman) de France du saut en hauteur, 4e des Jeux 1984, et notamment aujourd’hui consultante sur RMC, retrace la vie d’un des plus grands athlètes de tous les temps.

Que représente pour vous Jesse Owens ?

J’avais huit ans quand j’en ai entendu parler pour la première fois. J’avais une enseignante de gymnastique qui nous faisait faire toutes sortes de sport le mercredi – c’était en fait une garderie sportive. Une après-midi pluvieuse, nous n’avions pas pu pratiquer l’athlé, et on nous avait montré des films. Quand j’ai vu ce film là (où Owens figurait), j’ai dit : “je veux faire ça“, j’étais amoureuse du bonhomme quoi.

Plus tard, quand j’ai eu mon premier titre de championne de France chez les cadettes, je devais avoir une quinzaine d’années, mon entraîneur (Dominique Biau) m’a offert la bible d’Allain Billouin et de Robert Parienté qui racontait l’histoire de l’athlétisme mondial (La Fabuleuse histoire de l’athlétisme). Là, j’ai trouvé le héros de mon enfance et j’ai commencé à me fasciner pour l’histoire de l’athlétisme.

Vous avez appris des choses sur lui au cours de vos recherches ?

Tout. Je pensais savoir des choses sur lui alors que je ne savais rien. Comme tout le monde, en France en tout cas, car des choses sont sorties aux Etats-Unis mais curieusement, ça n’a pas traversé l’océan. Je connaissais la partie sportive et je pensais très bien connaître le bonhomme car j’aime les statistiques, les chiffres.

À un moment donné, je ne savais plus quoi faire de mes écrits, car je pensais raconter une histoire sportive. Or, son histoire sportive dure en gros deux ans. Et ce sont les trente autres années qui sont méconnues. Là, j’ai eu une angoisse en me disant : “comment je fais pour équilibrer la partie sportive et la partie vie“.

« J’ai écrit peut-être 1 000, 1 500 pages avant de réussir à faire le tri sur ce que je voulais dire vraiment »

Car sa carrière s’est achevée juste après les Jeux Olympiques de Berlin en 1936…

Je ne le savais pas tout, et en fait personne ne le sait. La carrière de Jesse explose à Berlin, mais s’y arrête aussi. En fait, il a refusé de continuer la tournée des meetings post-olympiques. C’était exactement la même tournée que la Diamond League aujourd’hui…sauf qu’à l’époque, ça ne rapportait rien aux athlètes, et tout allait dans les poches de la Fédération amateur d’athlétisme (IAAF).

Le soir du 4×100 m (où il a glané sa 4e médaille d’or, en sus des 100 et 200 m, et de la longueur, ndlr), il est à peine descendu du podium qu’on lui dit qu’il part tout de suite, car il faut renflouer les caisses. Ils sont une quinzaine d’athlètes, et bien sûr la Fédération a promis aux organisateurs qu’il y aurait la star, Jesse Owens, le Usain Bolt de l’époque.

Il n’a pas même pas le temps de faire sa valise, c’est son pote qui le fait pour lui. On lui fait faire 3/4  épreuves tous les jours. Il est totalement fracassé, il perd six kilos, il n’en peut plus et il veut rentrer. Dans le même temps, il réalise qu’il est en train de devenir une star, on lui envoie des télégrammes : “il faut absolument que vous rentriez monsieur Owens, j’ai un contrat pour vous“ etc…

De mémoire il est à Londres, et on lui apprend, alors qu’il a fait trois quatre dates, qu’une tournée scandinave va avoir lieu, et là il dit à Snyder (son coach) : “je n’en peux plus, je rentre“. Snyder appelle le comité olympique américain, qui lui répond furieux : “s’il rentre, on le suspend. C‘est nous qui décidons“.

Ils (Snyder et Owens) ne les prennent pas au sérieux, en se disant que c’est la star des Jeux et que personne ne va y toucher. Et ils rentrent. Quand il arrive aux Etats-Unis, il apprend qu’il est suspendu. Il s’est présenté deux à trois fois devant la commission de discipline pour pouvoir recourir, mais il a été à chaque fois humilié.

Trois mois de recherche très intenses

La recherche documentaire a dû vous prendre beaucoup de temps ?

On m’a contacté, je rentrais tout juste des championnats du Monde de Pékin (août 2015).. J’ai commencé le lendemain : septembre-octobre-novembre, j’ai fait trois mois de recherche, ce qui n’est finalement pas si long que ça.

Par contre, c’était particulièrement intense. Je dormais deux-trois heures par nuit, je passais mon temps au téléphone, à écumer par internet les bibliothèques des Etats-Unis pour avoir les journaux d’époque etc… . Pour pouvoir avoir une idée objective du bonhomme, il fallait que je voie aussi comment le phénomène était perçu ailleurs, en France, en Espagne etc…

La difficulté était également de confronter des infos qui parfois étaient contradictoires. Il fallait également que je puisse avoir quelques personnes qui témoignent. Or, les quelques survivants qui l’ont connu lorsqu’il était enfant, sont aujourd’hui très âgés. Ça a été très compliqué.

En plus de tous les journaux, j’ai dû lire une bonne trentaine de livres d’historiens sur la manière dont étaient traités les champions de cette époque, les champions afro-américains etc…

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Comment avez-vous réussi à traiter toute cette matière ?

Je ne sais pas (rires). J’écris déjà très vite. J’ai des problèmes avec les maths mais je n’ai jamais eu de problèmes avec l’écriture ! J’ai écrit peut-être 1 000, 1 500 pages avant de réussir à faire le tri sur ce que je voulais dire vraiment. Ça a d’ailleurs été un crève cœur de renoncer à certaines parties car j’avais envie de tout raconter, mais ce n’était pas possible

J’ai fait relire le livre à plusieurs personnes, historiens, sportifs, et non sportifs dont ma fille aînée qui n’est pas sportive mais plutôt universitaire, pour voir le regard qu’elle avait sur ce que j’écrivais. Je voulais que toutes les personnes soient concernées : celui qui veut de la statistique, du factuel, de la performance et du chronologique, il va pouvoir le trouver dans les notes ; celui qui veut du roman et une belle histoire, il va pouvoir aussi le trouver avec les photos, avec l’histoire en elle-même.

Et puis quelque fois, mon éditeur José Carlin Perez faisait les arbitrages, en me disant de rester sur Jesse Owens, qui était mon sujet.

J’essayais aussi de me détacher pendant une journée pour me désembuer un peu la tête. Puis hop je revenais, mais c’est vrai que ça a été une obsession qui me réveillait la nuit, qui faisait que je passais mon temps à ça. Ça a été d’ailleurs une période où j’ai fait encore plus de micro siestes pendant le “Moscato show“ que ce que je peux faire habituellement !

Le livre devait sortir en même temps que le film La Couleur de la victoire. Finalement, ce fut un vrai parcours du combattant…

Tout a foiré de ce côté-là. Ça devait surtout sortir avant les Jeux Olympiques. 2016, c’est Rio, mais surtout le 80e anniversaire des médailles de Jesse Owens. Il y avait un certain nombre de cérémonies avec la famille, avec le comité olympique américain qui sont tombées à l’eau car mon éditeur (Jacques-Marie Laffont) a mis la clé sous la porte de façon tout à fait irrévérencieuse sans même me prévenir, ni José Carlin Perez, l’éditeur sportif de Jacques-Marie Laffont.

Du coup, nous avons fait avancer le bouquin, nous avons fait nos corrections etc…José l’a fait imprimer et une fois  imprimé, il y avait une facture de 35 000 euros…(Les milliers de livres imprimés ont alors été bloqués en Espagne, ndlr).

« Ce qui était horrible, c’était d’imaginer que les milliers d’exemplaires imprimés allaient partir au pilon »

Il y a un moment où vous vous êtes dit qu’il n’allait pas sortir ?

J’étais en complète dépression au printemps. Ce qui était horrible, c’était d’imaginer que les milliers d’exemplaires imprimés allaient partir au pilon.

Je n’avais le droit de racheter mes propres livres sans passer devant le juge. Et l’imprimeur n’était en même temps pas prêt à les renvoyer en France s’il n’était pas payé, forcément.

Cette histoire était inextricable jusqu’à ce qu’on décide avec José de se battre et de racheter nos propres livres. Il fallait déjà gagner l’appel à candidature, et ensuite trouvé l’argent pour payer.

D’où la campagne de crownfunding, lancée sur Sponsorise.me.

Exactement. Autant vous dire que je n’avais pas l’argent pour racheter des bouquins qui ne m’avaient rien rapporté (rires)…Ça a été la super belle surprise de l’été, car on n’était pas sûrs du tout que ça marche.

« Jesse, La fabuleuse histoire de Jesse Owens », par Maryse Ewanjé-Épée, Editions En Exergue, 240 pages (dont 100 photos originales).

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