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France des 24 heures – Chacun sa ligne d’arrivée !

Les championnats de France de 24 heures avaient lieu dimanche à Vierzon, dans le cadre des 24 heures du Quai du Cher. Thierry Gardent (RC Vichy) et Cécile Demarquet –Ruef (JC Montigny) ont été titrés en parcourant, respectivement, 248,747 km et 206,112 km. Un ultra chrono qui est la référence des courses horaires.

Comme le 100 km, le 24 heures est une distance étalon de l’ultra-fond. Mais contrairement au « cent bornes », ce n’est pas une performance temporelle qui donne le résultat, mais une mesure métrique. En fait, que l’on court 24 heures, 1440 minutes ou 86400 secondes, c’est à la dernière de celles-ci que l’on trace une ligne d’arrivée – sa ligne d’arrivée – qui n’aura cessé d’avancer durant un jour et une nuit…

Anne-Cécile Fontaine, recordwoman de France de la discipline avec 243,644 km (2009), présente fort bien cette course circulaire. « Le 24 heures est une épreuve particulière, car s’il y a un kilomètre zéro, il n’y a pas de ligne d’arrivée tracée sur le sol. Chacun essaie de repousser la sienne face à ses propres limites. C’est une course physique où l’on n’a pas le droit de se dépasser. Nous sommes dans une contrainte horaire où il ne faut jamais se surestimer. Si le mental nous aide à tenir, c’est l’intelligence qui nous permet de finir. »

Si le 24 heures est l’épreuve reine des « courses horaires », il y a d’autres temps que l’on peut mesurer : 6 h, 12 h, 48 h et même pendant six jours… « Sur un 24 heures, que l’on court à 12 km/ ou 6 km/h, la durée de l’effort est la même pour tout le monde. La distance que l’on parcourt est unique. Elle nous appartient, souligne Anne-Cécile. C’est une compétition très personnelle. Un 24 heures, cela peut être 4 x 6 ou 2 x 12. Dans notre esprit, on fragmente le temps, alors qu’autour de nous, on calcule les kilomètres. Pourtant, on ne nous demande pas d’arriver quelque part, mais d’être à l’heure… ».Le temps est universel et nul besoin de traduction pour savoir où se trouve chaque circumcoureur face au chrono. De l’écran lumineux au tableau ardoisé, des nombres s’affichent devant les numéros. Chacun à sa façon d’enchaîner les tours.

Un 24 heures, c’est de la course à pied en général et de l’athlétisme en particulier, et marcher est aussi un moyen d’avancer… Ce fut le cas lors des championnats de France 2017. Disputés sur une boucle d’un kilomètre, celui qui a été le plus loin, Thierry Gardent, a parcouru 248,747 km. Celle qui en a fait le moins (103,384 km), Sylvie Terrenoire, s’est classée 147e.

Thierry Gardent, champion de France 2017

A 49 ans, Thierry a remporté son premier titre de champion de France. « J’ai pris un rythme rapide, dès le début de course (départ à 11 h), car je voulais faire au moins 240 km pour avoir le niveau international, explique-t-il. J’ai tourné entre 11,8 et 11,9 km/h pendant 56 km. Je ne voulais pas tenir ce rythme plus longtemps, car je savais que je pouvais « exploser »… Puis, j’ai baissé mon allure progressivement jusqu’au repas du soir (127e km) pour courir à 10 km/h. Une allure que j’ai tenue jusqu’à la fin (pendant 121 km) et au final, cela me donne une moyenne générale de 10,4 km/h. » C’est avec ce rythme d’horloger que Thierry a terminé le cinquième 24 heures de sa carrière. « Savoir varier les allures est mon point fort, confie-t-il. J’ai aussi profité du fait que Patrick Ruiz, champion de France 2016, et Guillaume Laroche, lauréat en 2015, avaient disputé les championnats du Monde à Belfast, début juillet… » Une remarque qui met en valeur cette phrase d’Anne-Cécile Fontaine : « Un 24 heures, ce n’est pas toi qui le gagne, ce sont les autres qui le perdent… » Et les autres Français avaient déjà bien tourné à Belfast ou avant Vierzon : Stéphane Ruel (260,077 km, 2017), Ludovic Dilmi (257,819 km, 2012), Raphaël Gérardin (248,275 km, 2017), Guillaume Laroche (250,240 km, 2016)…

Pour réussir un 24 heures, il faut aussi savoir gérer son alimentation. Et lorsque l’on écoute Thierry, c’est comme une gestion imprimée sur du papier à musique. « Le système digestif est très sollicité et il ne faut pas manger des choses qui se digèrent mal, résume-t-il. Pour ma part, je ne mange pas de viande. Un peu de jambon au repas du soir, mais pas en grosse dose. C’est un petit « repas solide » avec de la soupe, des tucs (biscuits salés) et un gâteau de riz. Cela permet de bien repartir pour la nuit. Ensuite, ce se sont des barres énergétiques salées – car il y a un moment, où le sucré ne passe plus. Des barres protéinées et des gels, un par heure. Il faut aussi penser à bien s’hydrater. Pour ma part, tous les trois tours (3 km), j’alterne avec une boisson énergétique, une boisson de récupération et de l’eau gazeuse dégazifiée. Ce qui donne entre 70 et 75 centilitres par heure. Lorsqu’il fait chaud, c’est un litre. Même au niveau des liquides, il ne faut surcharger l’estomac. Enfin, je prends de la Sporténine (médicament homéopathique utilisé en cas de crampes, de courbatures et de fatigue musculaire) pour éviter de cramper à cause de l’oxydation des muscles. »

Thierry était arrivé à Vierzon avec un record personnel de 228,800 km. « Je l’ai explosé », se plait-il à dire, avant d’ajouter : « En faisant la course de ma vie… » S’il est aisé de compter les 248 km (248 tours), comment est-ce que les officiels mesurent les 747 mètres restant de sa performance ? « En fait, 20 minutes avant la fin, les commissaires de course nous donne un petit bâton avec notre numéro de dossard. A 5 minutes de la fin, il y a un coup de pistolet, puis un décompte final, sous la forme d’un compte-à-rebours de 10 à 0 et on pose notre bâton au sol où tous les 100 mètres sont balisés. Ensuite, un officiel mesure la distance exacte avec un vélo. »

Courir 248,747 km ne se fait pas avec un entraînement de marathonien. D’aucuns le savent, l’ultra sur route est au-delà du 42,195 km. Avec sa performance, Thierry devrait intégrer l’équipe de France pour les Mondiaux de 2019. Encore faudra-t-il qu’il confirme son état de forme en 2018… Mais comme dit le champion de France 2017 : « J’ai fait un entraînement de haut niveau pour cela. » Et de rappeler : « C’est la troisième performance de la saison. » Et le « circadien », autre appellation qui désigne les coureurs qui évoluent sur un circuit en boucle, de développer : « Pour faire un 24 heures, il faut une grande expérience de l’endurance. Sans cette expérience et sans préparation, peu de gens sont capables de courir pendant 24 heures à 10 km/h de moyenne. »

Cecile Demarquet, championne de France 2017

Afin d’habituer son organisme à courir un jour et une nuit sans dormir, Thierry a suivi un plan d’entraînement qui a duré trois mois. En tenant compte, naturellement, du fait qu’il n’est pas un néophyte : « Ma première semaine faisait 95 km et progressivement, à raison de 5 km supplémentaire par semaine, je suis monté jusqu’à 150 km. Un mois avant la course, j’ai ainsi cumulé la distance que je voulais parcourir aux France en neuf jours où j’ai fait 245 km, en incluant un 6 h où j’ai couru 75 km. Et 15 jours avant, j’ai aussi disputé un 43 km. J’ai là que j’ai su que j’avais les jambes. Et cela s’est confirmé à Vierzon. »

Dans le Cher, Thierry n’était pas seul. Trois autres coureurs de son club étaient présents. « Nous avons aussi gagné par équipes », précise-t-il. Une victoire collective à laquelle il faut associer les quatre personnes pour les ravitaillements personnels. Chantal Raynaud était associée à Thierry. « Nous avions aussi un kiné qui était avec nous, bénévolement. Personnellement, je n’ai pas eu besoin de ses services. J’étais bien préparé… » Sans nul doute, la différence entre un circumcoureur de haut niveau et un circadien qui est loin dans les tours…

Martine Juvenal, 70 ans, Championne de France V4

Comme dans beaucoup de championnats de France en ultra-fond, l’élite et la masse se côtoient sur un 24 heures. Il y a même un dortoir pour ceux et celles qui veulent dormir. Même si autrefois, Martine Juvenal (LCV Saint-Aubin) courait au plus près des meilleurs françaises (2 h51 sur marathon en 1987, 1 h 36 au 25km et 1 h 19 au semi-marathon en 1986), depuis trois ans, elle court avec les anonymes. Reste qu’à Vierzon, la Marseillaise (70 ans), maintenant licenciée en Vendée, a été sacrée championne de France Master 4. « Je n’étais pas la plus âgée, tempère-t-elle. Mon but était de battre mon record et je l’ai atteint (138,477 km). Ce fut compliqué de courir sur une boucle d’un kilomètre avec 190 personnes au départ. Et j’ai souffert… » Comme Thierry, mais à une autre allure, Martine n’a pas fait fermé l’œil de la nuit. « Lorsque l’on se lance un défi sur un 24 heures, on ne peut pas se permettre de laisser passer le temps, confie-t-elle. Pourtant, à partir de la 12e heure, j’ai souffert… Mais un 24 heures est fait de souffrance. » Alors qu’elle pourrait se contenter de trottiner sur des distances beaucoup plus courtes, Martine s’est découvert une passion pour l’ultra chrono. Une autre façon de courir qui est ouverte dès la catégorie espoirs. « Je n’en suis plus un », sourit-elle. Et de poursuivre : « J’aime les grandes distances, car il y a moins de pression et moins de monde, aussi. Ce n’est pas la bagarre comme en cross ou sur 10 km (38’, autrefois). Je continue juste à faire du marathon (5 h 05, cette année). Naturellement, les performances baissent, mais l’essentiel, c’est d’éprouver les mêmes sensations. » Des sensations que Martine a retrouvées en mesurant à la démesure que peut représenter un 24 heures à 70 ans. « Cela peut paraître paradoxal, mais j’ai plus d’appréhension à prendre le départ d’un semi-marathon que d’un 24 heures, confie-t-elle. Ce n’est pas parce que l’on peut s’arrêter, ou prendre son temps, car sur un 24 heures, si tu ne fais pas plus de 100 km, tu n’es pas classée… J’aime le 24 heures parce que c’est une course où tu es disponible, où la performance est quelque chose que tu crées. Et quoi qu’il arrive, à partir du moment où tu termines, tu as relevé ton défi. » Et Anne-Cécile Fontaine de conclure : « Un 24 heures est concentré sur l’humain. Ce qui en fait une course philosophique ».

Les résultats complets ICI

Par Bruno Poirier – Photos Bruno Ringeval.