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Entretien avec le coach de Yohann Diniz après son record du Monde

Après son exploit sur le 50 km aux championnats d’Europe à Zurich (lire ici), Yohann Diniz a réalisé une nouvelle prouesse en s’emparant dimanche 8 mars du record du Monde du 20 km marche (1), aux championnats de France de la spécialité à Arles (Bouches-du-Rhône), effaçant des tablettes les 1h17’16’’ (2007) du Russe Vladimir Kanaykin, suspendu ensuite à vie pour dopage (lire ici). Le Rémois détient désormais trois records du Monde (50 km : 3h32’33’’ à Zurich, 50 000 marche, 3h35’27’’ en 2011 et donc le 20 km) et était passé tout près d’effacer celui du 5 000 m indoor en décembre dernier. Entretien avec Gilles Rocca, qui le coache depuis maintenant un an et demi, depuis sa déception aux Mondiaux de Moscou en 2013 (10e). 

Le week-end dernier était prolixe en performances athlétiques. Championnats d’Europe indoor à Prague, pour lesquels les marcheurs n’étaient malheureusement pas conviés ; semi-marathon de Paris ; championnats de France espoirs et nationaux ; les championnats de France de marche auraient pu dans ce contexte passer à l’arrière-plan.

Il en fut tout autre. Le tsunami Diniz a déferlé en bordure de marche, et en corollaire sur l’océan athlétique. 1h17’02’’, nouveau record du Monde (2). Dans la vague du Rémois, Bertrand Moulinet a franchi pour la première fois de sa carrière les 1h20’ (1h19’18’’), un chrono qui lui laisse entrevoir de très belles perspectives dans l’optique des championnats du Monde l’été prochain à Pékin (22-30 août).

Pékin, où Yohann Diniz doublera 20 et 50 km, avec de hautes ambitions. Si l’on file la métaphore aquatique, c’est que l’on dit que la natation serait la clé du succès du Rémois. « La natation apporte plein de choses positives mais ce n’est pas magique. Sinon, on serait tous  à la piscine » sourit Gilles Rocca, prof de techno au collège, entraîneur de demi-fondeurs (notamment Antoine Martinet, 4e des France indoor sur 3 000 m), et  coach de Yohann Diniz depuis septembre 2013.

Battre le record du Monde du 20 km marche était-il l’objectif de ces France à Arles ?

On a défini les objectifs  en tout début d’année. Et on voulait faire un gros truc sur 20 km. Le premier « semi » objectif était les France ou Lugano (Suisse, ce dimanche 15 mars), sachant que le stage en Afrique du Sud s’est très bien déroulé (trois semaines, il y est revenu vendredi 6 mars). Il avait des jambes, donc lors de la quatrième boucle (d’un 1,25 km), il me dit « désolé coach, je ne peux pas suivre tes consignes » car il était vraiment trop bien. Je lui ai dit : « pas de soucis, c’est open bar ». Et ce n’était pas sûr qu’il ait ces jambes-là à Lugano (avec le contrecoup du stage). Je ne veux surtout pas le brider et lui donner des choses négatives.

« Il faut qu’il n’ait aucune contrainte »

 

Le fait de ne pas le brider, c’est ce qui fait que votre duo fonctionne, comme ce fut le cas à Zurich (lire ici) ?

Exactement. S’il y a bien une chose avec Yohann qui est sûre, c’est qu’il faut qu’il n’ait aucune contrainte au niveau des allures à respecter et des consignes de courses. Dès qu’il a entre guillemets eu le feu vert, la machine est partie, et c’est de nouveau le Kényan Blanc qui est parti comme un fou, dans le bon sens du terme. Sachant qu’il sait toujours dans quel intervalle il pouvait marcher. Il était complètement libéré. Quand on est à ce stade là de qualité d’entraînement, il ne faut surtout pas donner de consignes. Le plus important est de lâcher les chevaux.

Les chronos qu’il faisait à l’entraînement en Afrique du Sud laissaient penser qu’il avait ce record dans les jambes ?

Oui, oui. Sans aucun problème. C’était comme à Zurich. Il n’avait aucune consigne de course, car la victoire était plus importante que le record, mais on avait travaillé un spé 50, qui est exactement la moyenne qu’il a faîte à Zurich. Là, ça fait deux mois qu’on travaille sur ce que j’appelle du « spé médian ». C’est-à-dire qu’il a une vitesse spécifique médiane, par exemple du 3’50’’ (au kilomètre) sur du spé 20 km, et après on travaille à plus ou moins 10/15 secondes. C’est exactement ce qu’il a fait à Arles.

On a l’impression qu’il peut briller du 5 000 m ou 50 km marche, comme si un marathonien brillait du 5 000 au marathon. 

Oui, c’est ma grande « philosophie ». Ce n’est pas parce que c’est un marcheur de 50 km qu’il faut faire du spé 50 toute l’année. Il faut que tout le panel de vitesse soit open bar, et plus le panel est grand, meilleur c’est. Le 50 km, c’est l’objectif final mais pour y arriver on ne fait pas que du spécifique 50 km. C’est pareil en demi-fond.

« Le but est que Yohann soit tout sauf un diesel. C’est une formule 1 »

 

Oui, mais il est rare de voir des marathoniens aller ensuite très vite sur 5 000 mètres dans la même période (donc une fois qu’ils sont montés sur marathon, pas avant leur carrière sur 42,195 m). Après, l’impact des chocs au sol a sans doute un rôle substantiel…

Je ne sais pas…Mais je pense que les marathoniens de très haut niveau font un gros développement hivernal, également beaucoup de musculation et ne reste pas dans le registre spécifique semi-marathon ou marathon. Je pense qu’il faut vraiment travailler et balayer tous les registres.

 

A Zurich (Photo Q.G)

A Zurich (Photo Q.G)

Avec les records du Monde du 20 et du 50 km, il a de facto battu les performances de certains Russes, englués depuis par les affaires de dopage. Ce qui peut interpeller. Comment vous positionnez-vous par rapport à ça ?

Il n’y a aucun souci avec Yohann. C’est un athlète propre. Il s’est fait contrôler le lendemain matin du record, à 6 heures chez lui. C’est très très bien qu’il se fasse contrôler et c’est le premier à le dire. Il n’y a aucun problème. Maintenant, pourquoi les gens sont aussi interpellés ? C’est que l’on ne s’entraîne pas de la même façon que les autres marcheurs. On fait surtout beaucoup, beaucoup de qualitatif. Le but est que Yohann soit tout sauf un diesel. C’est une formule 1.

De plus, je prends toujours la correspondance avec le mile. Pendant des années, la barrière des 4’ faisait très mal psychologiquement. Une fois qu’un premier demi-fondeur l’a dépassée (Roger Bannister en 1954, voir l’évolution du record ici), tout le monde s’y est engouffré. Je pense que sur certains chronos spécifiques à la marche, c’est un peu le même cas.

Qu’entendez-vous par du qualitatif ? C’est du spécifique 5 000 m ?

C’est du développement des capacités aérobies, de la VMA,  travailler fort d’un point de vue physiologique et mécanique, c’est-à-dire sur l’amplitude et la fréquence. Mais pas travailler que sur du spécifique. Ça, c’est le dernier moment : 10-12 semaines, pour simplifier, avant l’échéance.

« Sur une semaine de travail, on fait des choses différentes et agencées différemment  »

 

Quand vous dîtes VMA, c’est comme les demi-fondeurs ? Des 30’’30’’, des 1’ etc etc… ?

Même plus court que ça (sourire). Il travaille même très vite, sur des répétitions de 20’’.

Il doit être à 3’20’’ au kilo (18 à l’heure) ?

3’05’’ – 3’10’’.

Mais il arrive à marcher, à être en contact avec le sol ?!

On développe la VMA, on n’est pas dans la phase technique. C’est le geste de la marche, et même s’il n’est pas au contact à ces allures, il développe sa VMA.

Ce type d’entraînement ne se fait pas ailleurs ?

Je ne sais pas, mais je ne pense pas non plus qu’à ce type de développement. Je pense à la musculation, à la natation et la combinaison de tout ça. Je pense à la globalité de la charge de travail. Sur une semaine de travail, on fait des choses différentes et agencées différemment (que les autres).

On n’a strictement rien inventé. On s’amuse à faire des choses un peu différentes, et qu’on ne ferait pas au premier abord. On n’a pas peur de prendre du temps sur des séances autres que du spécifique marche.

Lugano, simulation pour Pékin

 

La natation peut donc être une partie de l’explication de sa progression, parmi d’autres facteurs ?

Oui, la natation apporte beaucoup de choses. Ce n’est pas nous qui avons mis le doigt sur ça : on le voit surtout chez les jeunes féminines où les triathlètes trustent les premières places dans le cross (lire ici). La natation apporte plein de choses positives mais ce n’est pas magique. Sinon tout le monde ferait de la natation. On serait tous  à la piscine (sourire). Il faut savoir combiner les séances, utiliser les bienfaits de la natation derrière une séance ou vice versa.

Sur le plan physiologique, qu’est ce que la natation permet d’apporter ?

Plein de choses. D’une part, pour simplifier, on travaille un peu en apnée, ce qui a des conséquences bénéfiques. Plus largement, il y a des avantages au niveau de l’ouverture de la cage thoracique, du remplissage des poumons. Et surtout au niveau du rendement et de la récupération musculaire. C’est énorme. C’est un sport porté. Le ressenti visuel que j’aie, c’est que l’on retrouve de l’élasticité, de la grandeur musculaire.

Photo Q.G

Photo Q.G

Envisagez-vous un autre très gros chrono ce dimanche à Lugano, où la concurrence internationale sera forte ?

Pour moi, les chronos ne sont pas le plus important. Le record du Monde, c’est la cerise sur le gâteau. Ça valide le travail et son sérieux dans l’entraînement. Là, on est dans ce que j’appelle le protocole Pékin. A Pékin, il y aura six jours entre le 20 km (23 août) et le 50 km (29). Là, il y a deux compétitions espacés de 6-7 jours.

Je vais faire en temps réel une sorte de simulation de ce qui peut se passer à Pékin. Le but est de voir visuellement -et de manière implicite au niveau du chrono- s’il est à la bagarre, s’il a des ressources sept jours après un record du Monde. Au niveau de la récupération physique, mais aussi  au niveau psychologique et mental. Ça tombe très bien qu’il est fait le record du Monde. Car il a été sollicité par les médias, on a bu deux trois verres. Il est monté très haut et il faut qu’il redescende. Et c’est tout le mal que je nous souhaite à Pékin.

« Ce n’est pas parce qu’il a un petit ascendant psychologique que c’est gagné »

Il va arriver avec une énorme pancarte de favori aux Mondiaux.

Oui. Et le regard des autres marcheurs, des autres entraîneurs, n’est plus le même. C’est un point positif, mais ce n’est pas parce qu’il a un petit ascendant psychologique que c’est gagné. Ça n’a rien à voir. Il faudra être bien préparé et aller au combat.

 

(1) Le Russe Serguey Morozov a réalisé le 8 juin 2008 1h16’43’’. L’IAAF indique que ce record n’a pas été homologué car le nombre de juges internationaux requis n’étaient pas suffisants. Morozov a ensuite été suspendu après un contrôle positif à l’EPO, à la veille des JO 2008, avant d’être banni à vie en raison d’irrégularités constatées sur son passeport biologique. Il faisait parti du groupe d’entraînement de Viktor Chegin, décimé par les cas de dopage.

(2) Sous réserve de ratification comme c’est le cas pour chaque record du Monde

Les résultats des championnats de France de 20 km : cliquez-ici.

Les résultats des championnats de France de 20 km femmes : cliquez-ici.

Les résultats des championnats de France de 50 km : cliquez-ici.

Les résultats des championnats de France de 10 km juniors : cliquez-ici.

 

 Photo de une : Yves-Marie Quemener.