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Le cannabis conjoint aux courses d’ultra ?

Le cannabis aurait la vertu d’améliorer l’ « expérience euphorisante » du coureur d’endurance. Explications, alors qu’il convient de préciser d’emblée que le cannabis est un produit interdit par les instances antidopage…uniquement en compétition.

Fumer un joint pour courir plus longtemps ?! A première vue, l’interrogation relève davantage de l’oxymore qu’elle recouvre une quelconque réalité. A première vue… L’expérimenté Avery Collins a tout récemment expliqué au Guardian qu’ingérer du cannabis comestible avant et pendant la course améliorait son « expérience » de coureur, au lieu de le faire ralentir.

« C’était incroyable » a précisé en se souvenant de son premier combo herbe-course à pied celui qui a bouclé une trentaine d’ultra (dont cinq de 150 kilomètres) ainsi qu’une épreuve de plus de 300 km dans le Colorado en 2015 où il s’est imposé après 65 heures d’effort.

« Cela m’aide à rester dans l’instant présent et à comprendre immédiatement ce qu’il se passe » a poursuivi Avery Collins, s’empressant d’indiquer que s’il adore rencontrer ses instants d’euphorie, il n’a jamais consommé de cannabis durant une course et n’impute pas ses succès au psychotrope (il relevait l’an passé dans le Wall Street Journal en consommer quatre ou cinq fois par semaine, quand même).

Photo Facebook Avery Collins. 

Il vaut mieux, car le cannabis est inscrit sur la liste des produits interdits par l’Agence Mondiale Antidopage (AMA). En compétition, seulement, et là réside toute l’ambiguïté (le seuil de tolérance a été relevé en 2013 signale le Guardian, pour éviter les tests positifs après un usage dit « récréatif » plusieurs semaines avant la compétition)…

Ce qui amène à la question suivante : le cannabis améliore t-il les performances ? Visiblement oui (1). Le Guardian souligne que « running on weed », littéralement courir « sous herbe » comme on courrait « sous perf » (la majorité courent quand même sur l’herbe -ou entouré de végétation, plutôt que sous-, bref…) rencontre une popularité manifeste dans les pelotons, les coureurs l’utilisant dans le but d’atténuer/ reculer le seuil de fatigue, pour tromper l’ennui (mais dans ce cas, pourquoi s’aligner sur un ultra ??!), de même que pour masquer la douleur de l’effort.

En ultra, « on gagne si on est capable de gérer sa douleur, de ne pas vomir et de rester calme. L’herbe est bénéfique pour ces trois choses »

Une autre spécialiste de l’ultra, Jenn Shelton, avait également avoué consommer du cannabis au Wall Street Journal, en 2015. En ultra, « on gagne si on est capable de gérer sa douleur, de ne pas vomir et de rester calme. L’herbe est bénéfique pour ces trois choses ».

« La plénitude du coureur, tel qu’elle est habituellement décrite, est causée par des peptides opiacés comme les endorphines » expose Grégory Gerdeman, professeur en biologie cité par le Guardian, et qui a conduit des études sur les effets de l’effort sur le cerveau et l’humeur. « Mais les endorphines ne passent pas la barrière hémato-encéphalique, de sorte que l’euphorie naturelle vécue par les coureurs de longue distance n’est probablement pas causée par les endorphines, mais par le système endocannabinoïde du cerveau ».

Quand quelqu’un prend du cannabis, ce sont les récepteurs cannaboïdes du cerveau (le cannaboïde est la substance chimique qui rend l’organisme sensible aux effets du cannabis) qui reçoivent le THC contenu dans le cannabis (pour tétrahydrocannabinol, la principale substance  responsable des effets pharmacologiques du cannabis chez l’homme) et délivrent l’effet psychoactif. Le système endocannabinoïde joue également un rôle dans l’appétit, la sensation de douleur, les émotions, la mémoire etc… (en savoir plus ici).

Dangerosité

Le docteur Johannes Fuss, chercheur à l’université d’Hambourg-Eppendorf, a mené une étude sur la question, soulignant le rôle central joué par le système endocannabinoïde dans la survenue d’émotions liées à la course.

« Plusieurs recherches montrent que la course à pied longue distance a évolué chez nos ancêtres lorsque la savane a remplacé les forets en Afrique. Cette transformation a permis de chasser les proies grâce à l’endurance (voir à ce propos le très intéressant reportage réalisé par Arte l’an dernier, ndlr). La réduction de la sensation de douleur et la moindre anxiété induites par la course longue durée auraient été bénéfiques pour les coureurs chasseurs. Quand une personne fait trente minutes d’exercice, le niveau d’endocannabinoïde anandamide dans le sang augmente. Nous avons trouvé dans une étude que l’augmentation de la sensation de bien être chez des patients était étroitement corrélée au niveau d’anandamide dans le sang. Nous avons donc commencé à parler de l’anandamide comme d’une récompense neurobiologique liée à la course à pied. Cela vous fait du bien…Et l’anandamide agit à bien des égards comme le THC. Le nom vient de l’ananda qui signifie bonheur en sanskrit ».

Avery Collins dans ses œuvres à l'entraînement. L'histoire ne dit pas s'il avait fumer un joint pour s'attaquer à cet obstacle pas évident à franchir.... (Photo Facebook Avery Collins)

Avery Collins dans ses œuvres à l’entraînement. L’histoire ne dit pas s’il avait fumer un joint pour s’attaquer à cet obstacle pas évident à franchir…. (Photo Facebook Avery Collins)

La stimulation du système endocannabinoïde par un élément extérieur comme le cannabis pourrait dont reléguer plus loin les sensations de fatigue physique et mentale.

Le professeur Gregory Gerdeman alerte sur les conséquences que peuvent produire l’absorption de cannabis : « Il est concevable que le cannabis puisse bénéficier à une personne qui commence juste la pratique sportive. Mais le cannabis contribue à augmenter le rythme cardiaque, de sorte que pour une personne qui n’est pas habituée à faire du sport, cela peut conduire à des étourdissements et une augmentation de la tension. Cela peut s’avérer dangereux pour une personne plutôt âgée et qui a des soucis cardiovasculaires ».

Conduite dopante

Si Jenn Shelton et Avery Collins assuraient ne pas consommer de cannabis en compétition, il convient de s’interroger sur cet usage à l’entraînement.

On se souvient que l’an  passé, nous avions interrogé Xavier Bigard, conseiller scientifique à l’AFLD, à propos des corticoïdes, autorisées à l’entraînement et pas en compétition. « Il y a aussi d’autres substances interdites à l’entraînement et autorisées en compétition qui à mon avis ont beaucoup plus d’effets secondaires et sont beaucoup moins facilement acceptables éthiquement. Comme quoi ? Les psychostimulants (médicaments du système nerveux central comme par exemple la cocaïne, d’autres beaucoup plus puissants) qui vont permettre d’augmenter les charges de travail à l’entraînement ».

Cela doit conduire le coureur à s’interroger sur sa volonté : repousser le seuil de la douleur, à l’instar de médicaments ingérés pendant une épreuve (lire également à ce propos l’article du Monde concernant le cyclisme), n’est pas forcément interdit mais s’inscrit dans une démarche dopante manifeste, car cela permet de repousser ses limites et de passer des caps à l’entraînement par le biais d’une aide extérieure.

Il faut savoir accepter ses limites physiques et mentales (un coureur lors de l'UTMB, photo Franck Oddoux)

Il faut savoir accepter ses limites physiques et mentales (un coureur lors de l’UTMB, photo Franck Oddoux)

« Pour moi, c’est quelque chose de spirituel. Tout est parfait, tout est pur bonheur » entamait Avery Collins dans l’article du Guardian. 

Il ne parlait pas du cannabis mais bien de la course à pied. C’est juste que sans cannabis, cette sensation de « pur bonheur », voire d’hallucinations prononcées que d’aucuns rencontrent lors de leurs pérégrinations en terre inconnue, dureront peut-être moins longtemps, ce qui revient à accepter (ou pas, visiblement pour certains) ses limites et son potentiel.

Sinon, pour planer davantage, de multiples aéronefs servent à ça !

Pour en savoir plus sur le cannabis, ses effets, la législation etc… : cliquez-ici.

(1) Un produit ou une méthode est interdit par l’AMA lorsque deux des trois critères ci-dessous sont remplis :

1) La substance ou la méthode contribue ou est susceptible de contribuer à l’amélioration de la performance sportive

2) La substance ou la méthode présente un risque potentiel ou réel pour la santé du sportif

3) L’usage de la substance ou le recours à la méthode est contraire à l’esprit sportif (défini dans le Code)

Photo de une : drogues-dependance.fr.