
Si Emmanuel Fontaine partait a minima avec un objectif de 240 km et envisageait un podium dans le contexte très relevé de cette épreuve, il n’espérait pas battre son record de 250,459 km et le repousser à 254,762 km sur cette piste de 400 mètres. Seuls deux concurrents réussiront un meilleur cumul que lui : La japonaise Mami Kudo, seconde avec 255,303 km, qui améliore là le record du monde féminin et son compatriote Ryoichi Sekiya, vainqueur avec 261,257 km. Partis trop vite, le Brésilien Valmir Nunes et le Hongrois Janos Bogar abandonneront. Quant à l'Américain Scott Jurek, victime d'un passage à vide, il ne parviendra pas à revenir parmi les leadders et renoncera également. Fasciné par ce week-end taïwanais, Emmanuel Fontaine revient sur sa performance.
. Combien de 24 heures as-tu couru cette année ?-Deux. Séné, où j’avais pris la 3e des championnats de France avec 250,459 km et Taipeh le week-end dernier.
. Pourquoi tenais-tu à courir cette épreuve ? Etait-ce pour combler le manque lié à l’annulation des championnats du monde ?-Non. Séné avait remplacé les mondiaux. Je voulais courir les championnats de France, parce que je ne voulais pas rester une année sans accomplir un 24 heures. Or, à Séné j’ai réalisé ce qui correspondait à ce moment-là à la 5e performance mondiale de la saison. Cela a intéressé l’organisateur des 24 heures de Taipeh, qui avait de nouveau invité Anne-Cécile, mon épouse. Il m’a proposé de venir également. Il aurait été extra de partager cela avec Anne-Cécile, mais en raison de la problématique à laquelle elle doit faire face, je suis parti seul.
. Comment as-tu préparé ce rendez-vous international ?-5 semaines après les 24 heures de Séné, je me suis aligné aux 100 km de Chavagnes sans aucune préparation. J’ai fini en 8h34’. Ensuite, j’ai programmé les France des 100 km à Theillay, fin septembre. Là, j’avais suivi un entraînement spécifique. Je voulais passer sous les 8 heures. J’ai terminé en 7h55’. Après, en septembre j’ai récupéré avant de suivre pendant 9 semaines un plan dans l’optique des 24 heures de Taipeh.
. En quoi a consisté cette préparation ?-Mon coach, Jean-François Pontier m’a conçu un plan à base de sorties longues, de VMA et de travail à l’allure 24 heures. Je n’ai jamais dépassé les 90 km par semaine. En prévision de la compétition, lors des séances au rythme 24heures, je courais 2,4 km, puis je marchais pendant une minute. Ainsi de suite, comme une forme de répétition du schéma que j’allais respecter durant l’épreuve. Aussi, pour m’habituer à la piste j’ai effectué les séances longues sur un stade et toutes les heures, je changeais de sens de rotation. Tout s’est bien passé, excepté une talonnade, qui m’a gêné deux semaines. Enfin, pour me mettre dans l’ambiance de la compétition et tester le ravitaillement, le week-end du 11 novembre j’ai participé aux 24 heures d’Aulnat, qui démarraient à 16 heures. Le vendredi de 16 à 22 heures, j’ai assuré une séance de 6 heures à la vitesse préétablie pour Taipeh et le samedi matin, la même chose sur 4 heures.
. A Taipeh, quel était l’objectif minimum ?-240 km, soit 600 tours. Afin de l’atteindre, avec Jean-François on a mis en place le protocole suivant : Je fonctionnais par cycles de 36 tours divisés par 6. A l’issue des 6 premiers tours, je marchais une minute et je me ravitaillais avec du Nutraperf Pêche. Les 6 tours d’après je prenais du Nutraperf Agrumes, puis de nouveau du Nutraperf Pêche, ensuite du Nutraperf Récup et à la fin des 6 derniers tours, du Coca ou du Saint-Yorre avec une banane, ou une barre énergétique. J’ai respecté cette routine tout au long des 24 heures. Au total, cela représente 28 litres de liquides nécessaires à compenser les pertes hydriques et énergétiques. Par contre, j’ai été contraint à 25 arrêts pipi qu’il faut compenser en accélérant un peu, avant de retrouver l’allure.
. Mais, n’est-ce pas signe de bonne santé ?-Bien sûr. En 2009, conséquence d’une déshydratation aux 24 heures de Monaco, j’ai fini en réanimation à l’hôpital 36 heures plus tard, souffrant d’une rhabdomyolise. Pourtant, tout s’était bien passé et je ne ressentais pas de douleurs. Cependant, je n’arrêtais pas de vomir. Toutefois, manquant d’expérience je n’ai pas voulu consulter et une fois chez moi, j’ai dû me rendre aux urgences. Un rein était bloqué, il a fallu en passer par une dialyse pour qu’il reparte et en plus, j’avais contracté un œdème pulmonaire. J’avais failli y passer. Bon, maintenant que je suis bien conseillé, bien assisté et que j’ai appris à être plus à l’écoute de mon corps, cela ne risque plus de se produire.
. Vu un objectif minimal de 240 km, quelle était l’allure initiale ?-Je suis parti sur un rythme de 10,8 km/h. Donc, 1h20’ pour 36 tours, qui représentent 14,4 km. J’ai tenu ainsi 14 heures, avant de fléchir un peu. J’ai cumulé 129,8 km au cours des 12 premières heures et 125,1 durant la seconde partie. Cette déperdition de 4 km, ce n’est pas grand-chose. Cela prouve que j’étais bien.
. Visais-tu le podium ?-En dépit du niveau très relevé, je savais que 240 km pouvait suffire pour accéder au podium. Comme d’habitude, je suis parti en me contentant de respecter l’allure préétablie, sans me situer par rapport aux autres. Dans mon esprit, un 24 heures ne commence pas avant le 150e km. Malgré tout, j’ai compris que le Brésilien Valmir Nunés et le Hongrois Janos Boggar ne tiendrait pas le train d’enfer qu’ils menaient. En effet, ils n’ont pas été au-delà de la mi-course. J’ai été surpris que Scott Jurek arrête. A un moment, j’ai vécu une forme de duel avec l’Australien Martin Friers, mais il a été moins rapide que moi dans les 12 dernières heures. Quant à Mami Kudo et même Ryoichi Sekiya, à un moment je leur ai repris des bornes. Je finis à un tour de Mami. Ryoichi, lui possédait de l’avance. En tous cas, ils étaient plus forts que moi.
.As-tu apprécié de courir 24 heures sur une piste de 400 mètres ?-Oui, je m’étais adapté à ce paramètre à l’entraînement. Pareil, le fait de changer de sens de rotation toutes les 4 heures ne m’a pas perturbé. La piste possède des avantages. On n’a pas à ce poser de questions par rapport à la distance, contrairement à des circuits plus ou moins longs. Là, le coach peut facilement cadrer l’allure et effectuer des pointages. En plus, l’on pouvait se référer à au tableau électronique, qui indiquait exactement le nombre de tours accomplis, la distance cumulée et la position.
. Quid de ton record personnel ?-Je ne pars jamais sur les bases d’un record. Les conditions météos décident. Elles étaient idéales. Il faisait 12° de jour et 8 la nuit. Plusieurs choses m’ont boosté également. Dans les moments difficiles, je pensais à Anne-Cécile, qui aurait dû être là. J’aurais voulu partager cette épreuve avec elle. Je ressentais le besoin d’évacuer ce chagrin et le désir de ne pas la décevoir. Je savais également qu’à distance beaucoup de personnes me soutenaient depuis la France. Aussi, il y avait la ferveur du public, sans commune mesure avec ce qui se passe ailleurs. A part aux mondiaux de Brive, jamais je n’avais vu un tel enthousiasme. Enfin, je voulais honorer cette invitation vis-à-vis de l'organisation et prouver à ces athlètes forts d’un record supérieur au mien, que je méritais ma place.
.Quelle a été l’attitude de ces athlètes à ton égard ?-Cela n’a rien à voir avec un championnat du monde, où l’on se retrouva à plus de 200. Là, nous n’étions que 33. Tout le monde s’est encouragé. C’était génial. A un moment, j’ai évolué avec Ryoichi Sekiya et à un autre avec Mami Kudo. Cela motive aussi. Et Jurek, alors qu’il était mal, il a eu des mots gentils pour moi.
. Que lui est-il arrivé ?-Je ne sais pas vraiment, mais je crois qu’il ressentait trop de pression. Une équipe de télé américaine l’accompagnait avec tout le tralala que cela implique et quand il a vécu un passage à vide, peut-être que ce poids l’a empêché de repartir.
.Quel coureur t’a le plus impressionné ?-Mami Kudo. Déjà, elle est impressionnante par sa régularité. Elle ne lâche rien. Comme Anne-Cécile, c’est une guerrière. J’ai couru les deux dernières heures de course avec elle. Je l’ai encouragée, parce qu’elle luttait pour améliorer son record du monde. Après, elle m’a remercié. Je pense qu’elle aurait pu passer les 260 km, si elle était partie moins vite. Son coach ne fonctionne pas de la même façon que Jean-François. Il m’a encouragé une fois, mais avec ses athlètes il parle très peu. Une des rares fois, où je l’ai entendu c’était pour annoncer à Sekiya que Jurek avait abandonné.
. Que penses-tu de cette organisation asiatique ?-Tout est très solennel, parfaitement cadré. L’organisation avait mis deux étudiantes à notre disposition. C’était indispensable par rapport à la barrière de la langue. On a pu communiquer en anglais. Avant l’épreuve, elles nous ont véhiculés lorsque nous étions à la recherche de magasins. Durant le 24 heures, elles ont aidé Jean-François à m’assister. Sur une piste 400 mètres le coureur revient vite et c’est plus reposant pour le coach de savoir qu’il peut compter sur deux personnes aux petits soins pour nous. Quand tout était terminé, elles ont même insisté pour nous accompagner à l’aéroport à 5h30 mardi matin. Avec Jean-François, on les remercie du fond du cœur.
.Maintenant, fort de cette performance, quel sera ton objectif en 2012 ?-Les mondiaux le 8 septembre à Katowice en Pologne. Si les conditions météos se montrent idéales, on peut espérer 260 km. Cela induirait de partir à 11 km/h. On verra sur place. Je préfère ne pas trop m’avancer. En tous cas, le collectif France aura une carte à jouer par équipe avec 5 coureurs à plus de 250 km. Toutefois attention à pas tirer trop vite des plans sur la comète.
.Et après ?-Avec Anne-Cécile il s’agira de notre dernier grand championnat. On aura à cœur de finir en beauté. Surtout, qu’elle a une revanche à prendre. Après, on ne se consacrera plus à un entraînement de haut niveau. Cela demande trop d’investissement au niveau temps.