
Ce dimanche, en portant le record du monde du 50 km sur piste à 3h35’27’’ et en reléguant Thierry Toutain à plus de 5 minutes, Yohann Diniz a réalisé la 2e performance mondiale de tous les temps. Seul le Russe Deny Niezhjegorodov, suite à un chrono de 3h34’22’’ sur circuit a fait mieux. Soutenu par un public acquis à sa cause, Yohann a montré aujourd’hui toute l’étendue de son talent et a acquis ses galons d’ambassadeur de la marche en parvenant à attirer, loin du centre ville un public aussi fourni. Désormais, il va pouvoir aborder encore plus en confiance ses futures échéances. A savoir les mondiaux et les JO
. Que t’as apporté le public ?
- Au début, il n’y en avait pas beaucoup, mais vers la fin le stade comptait 4000 personnes. Ca s’est rempli au fil du temps et il a fallu que je gère ce paramètre, pour ne pas me laisser entraîner par l’engouement manifesté par la foule. En fait, je suis parvenu à canaliser cette euphorie et à la transformer en énergie.
. Penses-tu que ce chrono va impressionner tes adversaires ?
- je ne l’ai pas fait pour ça. Je me serais satisfait de battre le record de Thierry Toutain de seulement 15’’. Je n’ai pas besoin de marquer mon territoire. Aux Europe à Barcelone, j’avais déjà réussi une belle course. Aujourd’hui, je ne voulais rien démontrer à mes adversaires. Maintenant, quand ils vont apprendre que j’ai sorti 3h35’, ça risque de causer. Surtout que ce temps, je l’ai réalisé dans les règles de l’art. C’est-à-dire avec l’aval de l’IAAF. Sur les 6 juges, 4 étaient des juges internationaux. Parmi eux, il y avait un Anglais qui sera le responsable des juges aux JO de Londres. Egalement, l’épreuve était qualificative pour les mondiaux et les Jeux olympiques. Le Tunisien Atem Ghoula qui m’a emmenédu 5e jusqu’au 20e km, aurait voulu réaliser les minima A, fixés à 3h57’.
. Quel rôle ont joué les lièvres ?
- Avec eux, j’ai vécu une expérience initiatique, du fait de rester derrière. Au début, j’étais 4e, ensuite 3e, puis second et enfin premier. Je les ai laissés faire le travail. Et ça, je n’ai pas l’habitude. Je dois admettre qu’ils ont fait du bon boulot. De toute façon, il avait intérêt à être régulier, parce que je ne leur aurais laissé qu’un tour de tolérance. Hier, Pascal les avait briefés à ce sujet et quant à cette exigence. Après, quand il ne restait plus que le Polonais Sudol, qui risquait de gicler à tout moment, comme il avait pris deux cartons, je ne me suis pas inquiété. Je savais que j’aurais pu gérer ce genre de situation. En fait, je les considérais comme des adversaires et je suivais leur allure. Ca peut être intéressant pour l’avenir. Maintenant, je sais que je pourrai m’adapter à une course tactique.
. Pourquoi avais-tu du mal à rester à la corde ?
- Parce que sur cette piste, j’ai mes habitudes. Je la connais par cœur et inconsciemment, j’ai tendance à emprunter la trajectoire que je suis à l’entraînement.
. Comment expliques-tu la réalisation d’une telle performance ?
- Je crois que j’ai réussi à jouer avec la limite de la dérive. Je veux dire par là, que je suis toujours resté au seuil. Je n’ai pas basculé dans le lactique. J’acquiers de l’expérience. En fonction du rythme, je sens si je risque de passer du mauvais côté. Aussi, j’utilise le cardio.
. Justement, au niveau des pulsations, jusqu’où es-tu monté ?
- Au début j’étais à 150, puis j’ai attaqué les 10 derniers km à 175, avant de finir les 5 derniers à 185.
. Maintenant, quels vont être tes objectifs ?
- Déjà, il y a les mondiaux et ensuite les JO. Je veux réussir à Londres pour gommer l’échec de Pékin. Je sais qu’il me reste 6 ans à haut niveau. Donc, je vais essayer de profiter de toutes ces années pour assoir ma suprématie dans la marche. Je pense à un 3e titre de champion d’Europe en 2014. Je serais le premier à réussir ça dans la marche. Même Robert Korzeniowski n’y est pas parvenu. D’ailleurs, en athlétisme aucun Français n’a réussi un triplé. Egalement, à un moment j’aimerais bien revenir sur le 20 km et envisager le doubler 20 et 50 à l’occasion d’un grand championnat.
. Avant le départ ressentais-tu de la pression ?
- Non. J’étais vraiment relâché. Hier soir, j’ai bien dormi. J’avais fait une bonne semaine d’entraînements et ce type de challenge reste différent d’un grand championnat. Par contre, hier quand je me suis présenté sur le stade pour la dernière séance, quand j’ai vu toutes les installations et que j’ai compris ce qu’impliquait comme travail et comme investissements l’organisation de ce défi, je me suis dit : « Putain, il faut que je le batte ce record »
. Qu’est-ce qui a été le plus dur ?
-Je distinguerai la préparation et l’épreuve. Lors du stage à Albuquerque, j’ai vécu un moment difficile. J’ai sombré dans une déprime et le problème, c’est que je n’en n’ai pas trouvé l’origine. Tous les jours aller à l’entraînement relevait du combat. En rentrant en France, j’ai débranché le cerveau pour retrouver de la confiance et la préparatrice mentale a fait un super boulot. En plus, je peux compter sur le soutien de ma femme. Ce fut difficile à vivre pour Pascal. Là, le coach, il est désemparé. Ce n’est pas comme lorsque l’athlète est face à un problème technique. Il ne peut rien. Finalement cette lutte intérieure vécue aux States, elle m’a servi aujourd’hui dans les 10 derniers km, où j’ai dû mener un combat. Sinon, au cours de l’épreuve, j’ai eu du mal à gérer le rythme entre le 35e et le 40e km en raison des ovations du public, bien que ce fût en même temps un moment extraordinaire. Ce que j’ai fait. Je me suis dit : « Canalise-toi. Transforme ces encouragements en une source d’énergie positive et tout ira bien » Et c’est ce qui s’est passé. Aussi, comme je ne m’attendais pas à autant de monde, j’ai pensé que cette source d’énergie positive, elle allait me permettre de tout donner, parce que je le devais aux gens qui sont venus rien que pour moi. Ce changement d’attitude, je le dois en partie à la sophrologie et au training autogène. Grâce au travail mental, j’arrive à bien passer le 50 km, en le découpant en plusieurs phases.
. Mais n’as-tu pas souffert ?
- Non. Musculairement, je n’ai pas trop souffert. Il y a eu du vent entre le 35 et le 43e km et là, j’ai connu un petit coup de barre. Mais c’est systématique sur un 50 km. Je sais que ce moment va arriver vers le 35e km. Donc, je me focalise complètement sur l’effort et paradoxalement, ça me permet même d’accélérer.
. Quelle importance attachais-tu à cette épreuve ?
- Pour moi, je la prenais juste pour une épreuve de réglage. Ce n’est pas une victoire olympique, mais au-delà de la performance, ce que j’apprécie, c’est la manière dont la compétition a été organisée. Je ne pensais pas que l’on pouvait mobiliser autant de personnes pour de la marche. Ceci résulte d’une volonté de la mairie de Reims et de mes autres partenaires. Parce qu’au départ, cela a été galère pour trouver le financement. Heureusement qu’Adidas, la Poste et la Ville me font confiance. Leur mobilisation a généré une belle fête. J’avais envie de donner cela à la marche. Et puis, comme il n’y a pas tellement d’épreuves en hiver, si l’on veut que l’on parle de la marche en dehors des grands championnats, il faut faire preuve d’originalité et donc j’ai décidé d’offrir quelque chose qui me ressemble.
. Que ressens-tu du fait d’avoir décroché un record du monde ?
- Je manque de recul. Je suis content, mais je ne suis pas encore redescendu de mon nuage et j’ai toujours mal aux jambes.
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> Photos : Christophe Rochotte