
Jesus Espana et Mo Farah, sont comme deux frères ennemis qui se retrouve épaule contre épaule, face à face dans le courant tumultueux de leur destin d’athlète. Dans les méandres de leur carrière, dans les bons aiguillages pour s’échapper ensemble, aspirés par une victoire qui ne se partage jamais.
On ne choit jamais ses adversaires. On les suppose, on les devine, on les craint, on peut même aller jusqu’à les haïr intérieurement sans rien en dire. Sans rien laisser transpirer à la surface des bons sentiments. Secrètement pour nourrir justement cet instinct de lutte qui fait la décision l’instant venu d’un championnat.
L’Espagnol Jesus Espana et l’Anglais Mo Farah se connaissent, sans se connaître, comme deux frères désunis qui viendraient régler les comptes sur ce tapis rouge de la sueur. Sans mettre entre parenthèses les vieilles douleurs du passé. Bien au contraire. Attisés à l’extrême par les histoires communes. Comme ce championnat d’Europe de Göteborg où Mo Farah, l’élégant, le pur sang se retrouvait dans le vent de la défaite dans un sprint fatal d’une finale réunissant les deux hommes. Jesus Espana sacré champion d’Europe avec 9 centièmes d’écart entre les deux bustes gonflés à l’extrême.
On n’échappe pas à ses adversaires. Ainsi Jesus Espana et Mo Farah se sont retrouvés, sans vraiment jamais se perdre. Déjà dans ce stade de Montjuic, lors d’une qualification tendue que l’Anglais prenait à son compte avec au final 6 hommes en 13 ‘38 » et deux Espagnols sur les talons de l’anglais, cherchant là à conquérir le doublé après sa victoire lors du 10 000 mètres.
Les dominos étaient alors posés sur cet anneau de tous les dangers pour une finale toute en attente, toute en retenue malgré la ferveur d’un public acquis à la cause des trois Espagnols Sergio Sanchez, Alemayehu Bezabeh champion d’Europe de cross sur le green de Dublin cet hier et Jesus Espana, le tenant du titre. 2’50 »38 au premier kilomètre puis 5’41 »93 aux 2000 m et enfin 8’28 »46 après 3000 mètres, cela confirmait tous les suppositions. Il s’agissait bien d’une course d’attente conduite par le très longiligne Bezabeh qui ferait la belle affaire d’un finisher où d’un jeune talent, à l’image du français Noureddine Smail confortablement installé en première classe, très en jambes pour suivre ce rythme à sa portée.
Mais à 4 tours de l’arrivée, Mo Farah emballait l’affaire. Véritable chat sauvage lancé sur une proie invisible. D’une merveilleuse élégance que l’on attribue aux coureurs kenyans. D’une finesse absolue pour briser l’élastique et boucler le mille suivant en 2’37’ et le dernier en 2’25 ». Le pack explosant et crucifiant Jesus Espana, incapable le prendre la foulée de Mo Farah pour faire revivre à son public pavoisant haut et fort, un remake de Göteborg. Seul dans une longue, très longue ligne droite pour sauver sa médaille d’argent. Déployant toute son énergie malgré des jambes qui ne répondent plus, c’est ce qu’il confiera à l’arrivée, pour contenir le retour de l’Azerbaidjanais Hayle Ibrahimov qui n’a gardé de ses racines éthiopiennes que son prénom, changeant son nom d’origine Desta Hagos en un patronyme aux consonances « soviétiques ».
Junior talentueux, ce coureur âgé de 20 ans mais qui en paraît 5 à 7 de plus a été puisé et kidnappé du vivier éthiopien pour formater une équipe nationale moribonde. Là encore, avec cette médaille de bronze surprise, un exemple non dissimulé de faire flotter le drapeau national dans les cieux de l’Europe afin de s’attirer les bonnes grâces d’un continent qui regarde cette république lointaine du Caucase comme d’une nation qui n’a pas encore pris le bon train de la démocratisation.
L’histoire de Mo Farah est tout autre. Il s’amuse souvent de ces questions qu’on lui pose sans cesse sur ce destin de fils d’immigré. Il répond à qui veut l’entendre : « Mais non, je n’ai pas fui la guerre en Somalie. Je suis juste venu rejoindre mon père qui vivait loin de nous en Angleterre depuis longtemps ».
Et même si Mo Farah en finale du 10 000 m osait faire flotter bien maladroitement un drapeau de la Somalie, c’est une victoire européenne qu’il offre à l’Angleterre et à cette vieille Europe sur fond de nationalisme non dissimulé.
Texte et photos Gilles Bertrand
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